"Le foot est le reflet de la société élitiste d'aujourd'hui"

 |   |  966  mots
L'Euro 2016 a nécessité 1,7 Md€ de travaux sur la stades français accueillant la compétition
L'Euro 2016 a nécessité 1,7 Md€ de travaux sur la stades français accueillant la compétition (Crédits : DR)
Professeur à Sup de Co Montpellier et directeur des ventes du Mondial 1998, Philippe Villemus livre quelques clefs d'analyse sur l'ampleur socio-économique du football, alors que l'Euro 2016 débute le 10 juin en France. Dans un récent essai, "Pourquoi le foot ?", il plaide pour les changements à introduire d'urgence dans la gouvernance et la pratique de ce sport.

Professeur-chercheur en sciences de gestion au groupe Montpellier Business School, et directeur marketing-ventes de la Coupe du Monde de football 1998, Philippe Villemus a publié, en mars 2016, un essai intitulé "Pourquoi le foot ?" (Le Papillon Rouge Éditeur). Dans ce livre, il décrypte l'histoire de ce sport, ses rites, ses enjeux, à la lumière des passions humaines, mais aussi du contexte plus pragmatique de 2016, alors que débute l'Euro de foot en France.

- Comment interprétez-vous la déferlante médiatique autour de l'Euro 2016 ?

Philippe Villemus : Le foot est devenu un phénomène important au sein de la société,  trop important à mes yeux, et cette forte médiatisation le prouve : demain (Vendredi 10 juin 2016, début de l'Euro, NDLR), la France va s'arrêter. Des millions de spectateurs en Europe et au-delà vont regarder cette compétition, tout le monde, même les non experts, va en parler, etc. C'est démentiel. Il faut s'interroger sur cette évolution. Je l'analyse en plusieurs temps. Il y a d'abord une charge symbolique évoquant des rites sacrés ou religieux qui remontent à la nuit des temps, où on jouait avec un ballon qui symbolisait le soleil. Le foot est aussi un jeu total par excellence, car on y retrouve les différentes catégories de jeux théorisées par Roger Caillois : c'est une compétition ; c'est une représentation théâtrale, au sens où c'est un spectacle ; c'est un spectacle vertigineux, car il peut faire perdre la tête, aux supporters, aux dirigeants ; c'est un jeu où prime en partie le hasard, car le plus fort ne l'emporte pas toujours. J'ajoute que vous, les médias, avez une responsabilité particulière. Le foot a été propulsé, tout au long du XXe siècle, par la presse. Ce sont des ex-journalistes de L'Équipe qui ont créé la FIFA, la Coupe du Monde, et même l'ancêtre de la Champion's League, dont les matches étaient diffusés le mercredi... car ils espéraient vendre plus de papier ce jour-là ! À la fin des années 90, c'est TF1 qui a le plus favorisé le foot. En 2016, à la veille de cet Euro, toutes les grandes chaînes de télé s'y sont mises : elles en parlent toutes sans exception. Elles en ont besoin pour des questions d'audience, et inversement, le foot a besoin d'elles. Les relations entre les deux, déjà incestueuses depuis le début, se sont encore accrues.

- L'arrivée des fonds souverains, encore plus riches que les investisseurs individuels de l'époque Tapie, a-t-elle ruiné l'équité au sein de ce sport ?

P. V. : C'est le reflet de la société capitaliste où nous vivons, de plus en plus élitiste. Nous assistons à une hausse terrifiante des inégalités, comme veut l'illustrer la théorie des 1 % (selon laquelle seul 1 % de l'humanité possèderait 99 % des richesses mondiales, NDLR). Le même phénomène se produit dans le foot : par le passé, des équipes telles que l'AJ Auxerre ou Montpellier pouvaient espérer être championnes de France. Dorénavant, au regard de la concentration de moyens budgétaires, on peut prédire qui sont les dix clubs en Europe qui pourront gagner la Champion's League sur les dix ans à venir. En outre, nous assistons à une mondialisation des joueurs, c'est à dire à une marchandisation du travail humain dans ce sport, en allant les chercher aux quatre coins du monde.

- Un Premier ministre s'exprimant sur l'affaire Benzéma, un Président se faisant filmer à Clairefontaine... À l'approche des présidentielles, le foot devient-il aussi un objet plus politisé que jamais ?

P. V. : C'est moins pire qu'avant. Les Jeux Olympiques ont été créés comme un instrument politique destiné à pacifier la Grèce antique. Au XXe siècle, Mussolini a instrumentalisé la Coupe du Monde de 1934 en s'y impliquant directement. Ce qu'on voit ces jours-ci paraît peu de choses par comparaison, même si je ferais deux observations. D'abord, le climat social très tendu, avec son cortège de grèves dans les transports ou la collecte des poubelles, peut avoir des effets dommageables sur l'image de la France face au reste de l'Europe. Et les investissements très importants réalisés pour organiser cet Euro n'auront servi à rien, ou presque. Ensuite, je pense que les hommes politiques français vont rester discrets tout au long de cette compétition. Ils en parleront beaucoup plus si la France la gagne !

- Le foot doit-il changer ?

P. V. : Oui, il doit d'abord changer sur le plan le plus scolaire, le plus amateur possible. Il m'arrive d'assister à des matches de poussins dans l'Hérault, et je suis frappé de voir comment se comportent certains parents ou éducateurs. Il y a une prise de conscience à provoquer chez ces gens de sorte que les comportements irrespectueux ou déviants cessent. Ce travail doit être fait par la Fédération française de football et les ligues. Et le foot doit aussi changer au niveau des élites elles-mêmes. Il faut éradiquer le dopage, qui est dramatiquement élevé ; combattre la corruption, qui est réelle ; lutter contre le blanchiment d'argent, car, comme le dit l'OCDE dans chacun de ses rapports annuels, il est plus facile de recycler l'argent de la drogue ou de la prostitution dans le foot que dans d'autres secteurs. Chaque fois qu'un dirigeant, qu'un entraîneur, ou qu'un joueur se montre irrespectueux, ou qu'il critique l'arbitrage, ils se fait du tort, à lui et à son sport. Or l'élite donne le "La", transmet certains messages, aux spectateurs, ou aux enfants eux-mêmes, dont nous parlions. Le foot est assez peu important en terme de poids économique, mais ce sport pèse très lourd en pourcentage médiatique. Il a donc une influence sur le moral de la société.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 10/06/2016 à 13:52 :
j'ai malheureusement la même analyse que ce Monsieur, sans en avoir la notoriété.
Puisse-t-elle servir aux "influents" ....

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :