La fin de Koh Lanta…

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(Crédits : CC)
… Ou comment la logique de coopération finit par l’emporter sur la logique de la compétition. Laurent Bonhomme, président de Arkolia Énergies qu’il a cofondé avec Jean-Sébastien Bessière, évoque un signe des temps, le poids grandissant de la logique collective dans un monde valorisant les individualités.

Notre culture occidentale ne cesse de mettre en avant le combat des individus entre eux et l'émergence du plus fort qui finit par dominer l'ensemble. Le but de toute régulation sociale est ensuite de maîtriser cette domination pour qu'une partie d'entre elle profite à la collectivité. Les principales idéologies du XIXème siècle, le Darwinisme, à l'encontre de son auteur, et le Marxisme, en conformité avec son auteur, ont contribué ensuite à ancrer cette vision de la guerre contre tous au cœur de la relation sociale et économique.

Or rien n'est plus faux dans notre monde qui s'ébroue de ses anciennes écailles que cette logique de compétition de chacun contre tous. Elle finit par émerger dans notre représentation politique, qui n'est que le reflet de la modification de rapports sociaux plus profonds encore dans notre corps social. Ainsi, la formation de notre gouvernement reprend cette logique où des personnalités fortes différentes dans leurs histoires, leurs convictions, voire leurs idéologies, doivent absolument réussir collectivement pour l'intérêt d'une collectivité bien plus vaste encore que la leur. Quoi de plus différent qu'un Edouard Philippe, à la fois issu de « l'Enarchie et Nucléocratie » françaises, et un Nicolas Hulot, ex-star du petit écran devenu chantre de l'écologie naturaliste ? Pourtant, ces deux-là sont condamnés à s'entendre et certainement à s'effacer mutuellement pour élaborer un projet commun. En acceptant ensemble de rejoindre le gouvernement, chacun a intégré cette règle. La logique de coopération devient une primauté sur celle de la confrontation pour parvenir à l'élaboration d'une vision collective qui suscite l'adhésion de chacun. Rien de plus difficile que cet exercice qui nécessite des valeurs opposées à l'ancien monde, l'empathie, le compromis et le sens de la synthèse. Aucune individualité ne domine, si ce n'est pour aller vers la synthèse.  Bonne chance à Nicolas et à Edouard...

Notre culture évolue et c'est elle qui organise la société des hommes. Et souvent, c'est l'outil qui modifie notre culture. Quand l'homme a inventé la hache, il a certes inventé un outil qui lui permettait de couper un tronc. Mais au moment où le tronc s'abat, notre bucheron prend conscience que lui, modeste humain, est devenu à la hauteur de la gigantesque forêt qui l'entoure. La peur ancestrale de la forêt impénétrable s'estompe. Le rapport de l'Homme à la Nature change. De dominé, l'homme devient un dominant.

L'invention récente la plus « impactante » est clairement celle qui permet d'organiser le corps social en réseau, avec une presque absence totale de hiérarchie. La mise en réseau de ces individus par les nouvelles technologies de la connectivité révolutionnent autant leur vision d'eux-mêmes en tant que contributeur individuel, que celle de la communauté dans laquelle ils sont plongés, dont les interactions continuelles finissent par créer un résultat qui a sa propre existence tangible.

Ces nouvelles technologies, à défaut de supprimer la hiérarchie, promeut malgré elle des organisations dites plates, avec peu ou pas de niveau hiérarchique. En effet, la mise en réseau d'une masse d'individus rend caduque l'empilement de strates bureaucratiques. Et pour cause, ces strates ont pour principal objet celui de trier et sélectionner l'information pour la faire descendre en tant que consigne, et enfin la faire remonter en en vue d'élaborer une décision. C'est le modèle start-up, à la fois modèle économique et modèle d'organisation des individus, qui finit par capillarité à modifier l'organisation politique. Le leitmotiv de notre nouveau Président - « il faut que la France soit gérée comme une start-up »- ne choque plus personne, car ce modèle a fait ses preuves d'un point de vue économique avec tout son écosystème.

De fait, le corps social s'en trouve bouleversé, tant en terme de perception individuelle ou collective, que de mode organisationnel. La valeur de chaque individu s'en trouve augmentée, au détriment d'individualités. Celles-ci qui, autrefois, ordonnaient, aujourd'hui coordonnent. L'objectif de cette transformation n'est pas un altruisme béat, mais un souci d'efficacité. Au sein de chaque start-up, on le sait : l'invention est collective. Son processus est un long et patient travail obstétrique qui exige une implication égalitaire de savoir-faire très différents mais dont la cohérence fera le succès ou l'échec du produit. Les Nobels récompensent de plus en plus des collectifs de chercheurs et de moins en moins des Pierre et Marie Curie, seuls dans leurs laboratoires.

Etonnamment, le modèle privé de la start-up se rapproche d'un modèle anarchiste, sans maître ni esclave, apparu trop idéaliste pour pouvoir fonctionner.

Il n'est pas étrange que de là où sont nées les principales technologies de connectivité - essentiellement en Californie - émergent des modèles de sociétés dites « libertariennes », qui, sans trop le savoir, reprennent le modèle anarchiste en excluant la composante expansionniste et guerrière de cette dernière.

Koh Lanta est un dinosaure de modèle social. Devant nos petits écrans, il nous charme comme les grands sauropodes ressuscités  de Jurassik Park. Mais ce modèle n'a plus de sens, internet l'a tué.

Reste un frein à cet idéal. La fonction du capital, qui n'est principalement que d'organiser la fonction productrice. En clair, une abondance sans limite du capital ne permettrait pas de maintenir une fonction productrice apte à simplement nous nourrir. Mais comment gérer ce capital dans notre nouveau monde pourra faire l'objet d'une autre réflexion...

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