Grande région : "Pour se faire un nom, il faut être connu*"

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Bénédicte Laurent, fondatrice de Namae Concept
Bénédicte Laurent, fondatrice de Namae Concept (Crédits : Namae Concept)
Le débat sur la fusion de Midi-Pyrénées et du Languedoc-Roussillon recèle son lot d’inconnues, parmi lesquelles la dénomination de la future entité n’est pas la moindre. Un choix ultra sensible, car un nom conditionne la perception de qui le porte. Pour Bénédicte Laurent, docteur en linguistique générale et phonétique, créatrice de la société montpelliéraine Namae Concept (aide à la création de nom d’entreprises), la priorité est de ne pas se tromper d'enjeux ni de méthode.

Tensions, tractations, discussions sur la fusion de Midi-Pyrénées et du Languedoc-Roussillon. Bras de fer entre les présidents de Région autour de deux appellations... Pourquoi donc aucun des sondages proposés par les medias, ni les propositions des habitants, ne font-ils échos auprès de Martin Malvy et Damien Alary ? Est-ce pour ne pas décider - ou, peut-être simplement, ne pas annoncer - afin de ne rien graver dans le marbre sur cette fusion forcée ? Parce que nommer, c'est faire exister. Se fixer sur le nom, c'est poser concrètement la première pierre de ce nouveau territoire. Le choix d'un nom relève d'un acte bien plus conséquent qu'il n'y paraît, car il devient souvent le lieu symbolique de tous les points de vue, attentes et tensions. Un véritable bagage des discours passés et à venir. Dans le mystérieux silence de nos élus, perce déjà l'inquiétude qu'inspire une méthode risquant de ne pas faciliter la fusion.

La force de l'usage

Le nom « Sud de France » est reconnu comme une marque forte par Damien Alary, qui déclarait récemment : « C'est une belle marque [qui] correspond à notre situation géographique (...) Seuls les élus décideront. » Prenons le temps (et le risque ?) de nous arrêter sur ce nom. Une belle marque en effet, mais une marque de... produits régionaux. Quel plaisir les habitants des autres régions auront-ils à venir arpenter nos paysages et nos rues de SDF (oui, Sud de France, quoi) ? Que de belles opportunités de bad buzz dans cette abréviation : allusions à des décisions municipales sur l'interdiction de sans-abris, parallèles avec quelques clichés moins touristiques que la jolie carte postale, etc. Et comment s'appelleraient les habitants de la région Sud de France ? Eh bien, les SDF... Quelle maladresse ! Le nom de la nouvelle région relèvera en effet d'une décision politique, mais il faut faire attention au syndrome « Académie Française et Bon usage ». On peut toujours légiférer sur le langage, c'est l'usage qui l'emporte. Et c'est ainsi que chaque année nos Petit Robert et comparses, se pliant à l'exercice (devenu un délicieux marronniers pour la presse et un bon support marketing), font entrer de nouveaux termes pourtant interdits par la « loi du bon usage » : « bolos », « selfie »... Le risque est peut-être là : décider entre élus et confondre une belle marque très efficace et porteuse de sens pour des produits régionaux, tels que les abricots et le vin, avec le territoire et ses habitants ! Il faut y faire attention, même si Damien Malvy déclare aussi que « nous sommes le Sud de la France » : « C'est comme cela que l'on nous voit à Lille, à Brest (...) en Europe et ailleurs ». Quid de PACA ? Et de la Corse ? Et du Lot-et-Garonne (rattaché au Poitou-Limousin), qui est plus au sud que le Lot ? Le choix du nom recèle, par ailleurs, un petit casse-tête géographique, niché dans un grande problématique identitaire.

Midi à sa porte

Quel autre choix s'offre donc à nous ? « Occitanie », peut-être ? Oc, Oc, Ok mais bon... Le nouveau territoire ne couvre pas toute l'Occitanie. Il s'agirait seulement de l'Occitanie centrale, nous précise-t-on, avec un bout de Catalans et un petit morceau de Provence. C'est ici tout l'enjeu, d'une portée inédite quand on le compare aux précédents besoins de toponymes (terme sérieux des linguistes pour dire nom de lieu). L'enjeu n'est pas seulement de délimiter géographiquement et administrativement un territoire. Le nom de la future région doit aussi en faire une marque. Or c'est un exercice difficile que d'allier intérêt public et mercantile. Un tour de force d'équilibristes, qui nécessite écoute et finesse pour faire de la nouvelle appellation le point de rencontre de plusieurs familles, clans de cultures et d'histoire voisines mais propres à chacun. Entre le choix et l'ordre des mots, dans l'étymologie du nom, chacun voit Midi à sa porte. Décider du nom du territoire, c'est prendre le dessus symboliquement. À ce compte là, il faudrait mettre plus de monde autour de la table : les acteurs régionaux (y compris départementaux), les ambassadeurs de la marque (qui vont la transmettre ensuite), les médias, les agences de com, etc. Et les élus, bien évidemment.

* : citation de Jules Renard.

Tribune à paraître dans le nouveau numéro d'Objectif Languedoc-Roussillon, en kiosque le 31 janvier.

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Commentaires
a écrit le 31/08/2015 à 10:53 :
Il existe depuis plusieurs années une euro-région Pyrénées-Méditerranée qui comprend Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Catalogne, Îles Baléares.
Cela pourrait inspirer utilement ceux qui cherchent un nom.
Au passage notons que dans ce contexte Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées ont des coopérations anciennes.
Et donc pourquoi cette marche contrainte et de mauvais gré vers la fusion.
a écrit le 31/08/2015 à 10:45 :
Pourquoi chercher midi à 14 heures. Si on choisit la fusion alors c'est le Languedoc qui est le seul nom reconnu à travers l'histoire de ce vaste territoire loin d'être cohérent et homogène dans ses structures d'aujourd'hui qui sont elles-mêmes loin d'être complémentaires. Il y avait le Haut Languedoc de Toulouse et le Bas Languedoc de Montpellier. On cherche plus sérieusement ce que la fusion va apporter ou engendrer. N'y a-t-il pas plus de risques que d'avantages? Et pourquoi se satisferait-on de décisions prise sans argumentaire par les plus hautes instances de l'Etat (pour répondre à Gastibelza)? Comment croire que dénommer est essentiel... Il est des questions bien plus sérieuses qui mériteraient de longs débats.
a écrit le 31/08/2015 à 9:21 :
Il existe depuis plusieurs années une euro-région Pyrénées-Méditerranée qui comprend Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Catalogne, Îles Baléares.
Cela pourrait inspirer utilement ceux qui cherchent un nom.
Au passage notons que dans ce contexte Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées ont des coopérations anciennes.
Et donc pourquoi cette marche contrainte et de mauvais gré vers la fusion.
a écrit le 31/08/2015 à 9:13 :
Donner un nom cohérent c'est très bien, mais cela ne masquera pas la réalité. Si ces 2 régions avaient été séparées, c'était justement par ce que ces 2 territoires n'ont pas d'autres cohérence qu'une lointaine histoire médiévale et que Toulouse n'a jamais réussi à prendre une position de capitale rayonnant sur l'ensemble du territoire. Tout cela reste de la pure communication et une bonne communication n'a de sens que si elle est basée sur une certaine réalité... surtout en matière d'identité. Nous sommes très loin du compte avec cette réforme qui est dénuée de sens et d'objectifs précis.
Réponse de le 31/08/2015 à 21:14 :
Si ces deux régions ont été séparées, c'était dans l'idée de permettre à Montpellier de se développer (métropole d'équilibre) en lui créant une région sur mesure afin que cette ville s'émancipe de la tutelle séculaire de Toulouse.


Le Pays de Langue d'oc = Languedoc = Occitanie = Comté de Toulouse (peu importe le nom qu'on lui donne) est une réalité historique et culturelle ancienne, liée au rayonnement de Toulouse qui, au XIIIème siècle, était la troisième ville d'Europe. Difficile pour une quelconque ville de s'émanciper de cet héritage historique et politique... Sauf en trichant un peu : c'est ce qui s'est passé, en créant une région de toute pièce spécialement pour Montpellier !

Aujourd'hui, par un curieux hasard administratif, on reconstitue le Comté de Toulouse : ça a au moins le mérite d'être cohérent d'un point de vue culturel.
a écrit le 31/08/2015 à 9:09 :
Il existe depuis plusieurs années une euro-région Pyrénées-Méditerranée qui comprend Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Catalogne, Îles Baléares.
Cela pourrait inspirer utilement ceux qui cherchent un nom.
Au passage notons que dans ce contexte Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées ont des coopérations anciennes.
Et donc pourquoi cette marche contrainte et de mauvais gré vers la fusion.
a écrit le 31/08/2015 à 9:06 :
Il existe depuis plusieurs années une euro-région Pyrénées-Méditerranée qui comprend Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Catalogne, Îles Baléares.
Cela pourrait inspirer utilement ceux qui cherchent un nom.
Au passage notons que dans ce contexte Languedoc-Roussillon et Midi-Pyrénées ont des coopérations anciennes.
Et donc pourquoi cette marche contrainte et de mauvais gré vers la fusion.
a écrit le 28/08/2015 à 22:38 :
Alors "Occitanie Centrale", qui donne l'acronyme OC. Tout simplement.

D'ailleurs, à une époque, le président de la Région Midi-Pyrénées avait évoqué l'idée de remplacer "Midi-Pyrénées" par "Occitanie Centrale", l'idée n'est pas nouvelle.
a écrit le 28/08/2015 à 18:24 :
Excellent point de vue, dont les élus de la future Région Rhône Alpes Auvergne devraient prendre connaissance avant de vouloir dénommer cette région "AURA"

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