"Macron fait du Juppé sans Juppé"

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(Crédits : Reuters)
Alors que les derniers sondages prédisent une nette victoire de La République en Marche - et une abstention encore en hausse -, lors du 2e tour prévu le 18 juin, les questions affluent déjà sur la cohérence de la future majorité et la réalité de son assise électorale. Michel Crespy, politologue et maître de conférence à l'Université Paul-Valéry Montpellier, apporte des éléments de réponse.

Nous nous dirigeons, semble-t-il, vers une victoire écrasante des candidats de La République en Marche (REM) au 2nd tour. Comment l'expliquer ?

Michel Crespy : C'est d'abord lié au taux d'abstention, très élevé, au 1er tour. Les "macronistes", c'est à dire ceux qui avaient voté pour Emmanuel Macron à la présidentielle, sont des gens plus âgés, ou plus aisés, et sont ceux qui traditionnellement votent le plus. En face, ceux qui avaient voté Les Républicains ou La France Insoumise à la présidentielle se sont énormément abstenus. Si on écoute les premiers dans la rue, ils se définissent par une attente bienveillante : ils ne sont pas forcément convaincus par Macron, mais ils aspirent à la réussite de sa majorité. Par ailleurs, Macron va se heurter aux actifs, plus ou moins bien disposés en fonction de la réforme du code du travail, aux syndicats, pour les mêmes raisons, et aux collectivités territoriales, où il n'a guère de soutiens à part Lyon et Montpellier. Enfin, Macron aura un problème avec le Sénat, qui sera en partie renouvelé en septembre sur une base électorale différente. Il n'est pas évident qu'il dispose d'une majorité à la chambre haute, ni même qu'il y ait une groupe REM.

On glose beaucoup sur le manque d'expérience des futurs députés REM. Est-un réel problème ?

M. C. : Pas vraiment. On apprend vite. Souvenez-vous de François Mitterrand, qui se caractérisait par une ignorance totale en économie. De plus, les députés REM les moins expérimentés seront encadrés par des cadres, des entrepreneurs, ou des hauts fonctionnaires, sur les bancs de l'Assemblée. Enfin, l'initiative parlementaire étant très réduite, ils voteront en majorité sur des projets de loi venant du gouvernement, c'est à dire écrits par les énarques qui l'entourent.

La REM rallie des électeurs de gauche, de droite et du centre. Que dit cette ouverture sur la solidité des convictions politiques ? Notamment chez certains de ces électeurs qui étaient des sympathisants de longue date ?

M. C. : Il y a beaucoup moins de sympathisants, même s'il en reste dans quelques strates de la société : un certain vote catholique est réapparu, par exemple. Mais depuis plusieurs années, on observe une forte volatilité de l'électorat, principalement parce que la structuration gauche/droite a explosé sous la pression des événements. S'il y a longtemps eu une frontière difficile à franchir entre les deux, elle a disparu car c'est la frontière entre les politiques menées par la gauche et par la droite qui s'est effacée. Qui peut dire quelles ont été les différences entre les mandats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ?

Que doit-on penser de la déroute du Parti Socialiste, y compris en Occitanie ?

M. C. : C'est un phénomène naturel. Il a pris la même gifle en Occitanie qu'au niveau national car les électeurs ont d'abord exprimé une opinion sur les années Hollande. Ils ont tout rejeté : tant la personne de François Hollande que son comportement au long du quinquennat. Le PS est mort sous cette forme-là. Une partie de ses cadres a fait défection chez la REM, l'autre a été éliminée au 1er tour, ils n'ont plus d'argent au point d'envisager de vendre leur siège... Ils doivent aussi renouveler leur logiciel politique, et cela va prendre du temps. Ils ont deux ans pour se remettre en place, d'ici les élections municipales de 2020. S'ils les perdent aussi, ils n'auront plus rien.

Le Front National, en Occitanie, est présent quasiment partout au 2nd tour. Sans réserve de voix, peut-il faire mieux qu'en 2012 ?

M. C. : En Occitanie comme en Paca, il a plutôt tendance à stagner. Il essuie des pertes de voix plus sévères que dans le Nord-Est de la France, où il progresse : c'est un nouvel électorat FN, tendance Philippot, qui est en train de naître. Ici, il semble atteindre son plafond, même s'il est élevé. Il est partout en tête dans le Gard, dans de nombreuses circonscriptions de l'Hérault, mais ses candidats auront du mal à être élus. Eux aussi sont en crise. Macron a mis le feu partout.

Quid de Les Républicains ?

M. C. : Il y a un an, tout le monde pronostiquait la victoire d'Alain Juppé à la présidentielle. Or, même si ce dernier a finalement perdu la bataille des primaires LR, ce sont bien les juppéistes qui dominent le gouvernement, tant dans les postes de ministres que dans les orientations politiques générales, sur une tendance centre-droit, humaniste, anti-FN et libérale. On peut donc penser que Macron fait du Juppé sans Juppé, et cela pose un énorme problème aux Républicains. Certains l'ont acté et disent que Macron fera tout ce qu'ils auraient voulu faire, à quelques virgules près. Même si les électeurs le comprennent mal et, pour une bonne part, ne se sont pas déplacés pour voter au 1er tour.

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