P. Dessertine : "Le chômage en Occitanie est aussi une réserve de main d’œuvre qui peut intéresser les investisseurs"

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Philippe Dessertine (à droite) était l'invité de l'événement de Rentrée économique de La Tribune à Montpellier, le 29 janvier 2020.
Philippe Dessertine (à droite) était l'invité de l'événement de Rentrée économique de La Tribune à Montpellier, le 29 janvier 2020. (Crédits : Eric Durand)
Pour marquer la rentrée économique, La Tribune avait invité, le 29 janvier, l’écosystème économique régional à des débats autour des enjeux de l’année 2020, éclairés par les observations d’un grand témoin : l’économiste et universitaire Philippe Dessertine. Pour aborder la nouvelle décennie, il préconise l’agilité face à l’inévitable changement des business modèles.

Près de 300 personnes de l'écosystème économique régional était présentes le 29 janvier au Domaine de Verchant, près de Montpellier, pour l'événement de Rentrée économique organisé par La Tribune. En préambule aux débats sur les perspectives économiques de l'année 2020, l'économiste et universitaire Philippe Dessertine, également directeur de l'Institut de Haute Finance, a abordé les enjeux majeurs mondiaux, nationaux et régionaux lors d'une keynote, avant de céder la parole aux représentants des principales filières de l'Occitanie.

Commerce mondial

Philippe Dessertine : « La Chine monte en puissance. Elle a vocation à dépasser les États-Unis et à devenir le leader mondial. Il n'y a pas si souvent un tel changement de n°1 mondial... Ce n'est pas neutre : le grand territoire d'exportation pour le siècle qui vient, c'est l'Asie du fait de sa population. Et il faut s'attendre à ce que la règle asiatique s'impose au reste du monde en matière de commerce international, de business, de droit ».

Croissance et taux

Philippe Dessertine : « Avec un taux de 1,2 %, c'est la 1e fois depuis longtemps que la croissance française dépassera la croissance moyenne en Europe. En 2019, la consommation n'a pas été aussi forte qu'attendue du fait des mesures "gilets jaunes". Mais nous observons une conjoncture incroyable, jamais vue dans l'histoire économique : les taux négatifs ! Peut-on envisager une remontée des taux sans tension trop forte sur les changes ? A Davos, Donald Trump a eu une position agressive vis à vis de l'Europe et les Européens se préparent à négocier sur cette question des changes, capitale en matière d'exportations ».

Philippe Lamouroux, président de l'Ordre experts comptables de la région Montpellier : « Selon la base de données nationale des experts-comptables, l'indice d'activité en Occitanie était en hausse de 3,2 %, contre 2,3 % en France. Mais il est tiré par les grandes entreprises, à + 4 % contre 1,8 % dans les PME. Quant à l'indice d'investissement, il n'est pas bon : - 1,3 % contre - 0,2 % en France. Il est fortement positif dans les grandes entreprises, à 7 %, mais négatif dans les petites, à - 12 %. Or l'Occitanie est surtout constituée de petites entreprises, et l'investissement d'aujourd'hui, c'est le chiffre d'affaires et les emplois de demain ».

Pascal Tachon, directeur régional délégué Banque de France en Occitanie : « Les taux historiquement bas se sont traduits par une augmentation de 6 % de distribution du crédit en Occitanie. Les taux d'endettement commencent à s'envoler, mais on reste vigilants... Les orientations économiques régionales sont bonnes, la dynamique est bien enclenchée : l'industrie est en progression de 2,6 %, les services de 5,9 % et le bâtiment de 7,6 %. Pour les entreprises, l'accès au crédit n'est plus une préoccupation. En matière d'investissement, la France est devenue le pays le plus attractif pour les investisseurs étrangers en Europe, c'est un message positif ».

Activité économique et emploi

Philippe Dessertine : « Nous sommes dans une situation de plein emploi mondial et l'économie tourne à plein. La France était à la traîne mais elle s'améliore alors que nos voisins européens, allemands ou irlandais, n'ont plus de réserve de croissance potentielle. Dans la région Occitanie, les taux de chômage ne sont pas bons, mais cela signifie aussi qu'il y a potentiellement une réserve de main d'œuvre. Cette faiblesse peut donc aussi être un atout pour la région car les investisseurs européens ciblent les zones qui ont de la main d'œuvre et des compétences... On entre dans une ère de rupture technologique énorme et plus ça va aller, plus l'humain aura de l'importance car plus vous robotisez la production, plus l'activité économique perd de la valeur. Le conseil est de plus en plus recherché par tout le monde et peut être payé ».

Bruno Dumas, président de la FFB Occitanie : « Les carnets de commandes sont historiquement pleins. Les mises en chantier de logements sont en baisse mais le relais de la restauration a fonctionné. Les métropoles s'en sortent toujours mieux mais une activité bâtiment se dessine en dehors de Toulouse et Montpellier, comme à Albi, Béziers, Narbonne ou Sète. Le risque en 2020, c'est de ne pas pouvoir exécuter nos carnets de commandes car nous avons du mal à recruter de la main d'œuvre ».

Christophe Ruas, président de la délégation gardoise de la FRTP Occitanie : « L'activité des TP en Occitanie a été très bonne en 2019, entre 5 et 10 % selon les territoires. Mais elle est très liée au cycle municipal : nous avons eu un afflux de commandes en fin d'année auxquelles il nous a été difficile de répondre. Selon nos prévisions, on aura besoin de 20 000 collaborateurs sur l'Occitanie dans les dix prochaines années, ce qui est une vraie difficulté ! ».

Christophe Meyruey, délégué général UIMM Occitanie : « Dans l'ex-LR, où le chômage est plus fort, il y a des choses à faire pour l'industrie aéronautique, qui ne trouve plus de main d'œuvre à Toulouse. L'initiative Territoires d'industrie va ouvrir des opportunités de réindustrialisation ».

Réchauffement climatique

Philippe Dessertine : « Il induit un changement de modèle économique, alimenté par le progrès et les technologies. Les entreprises sont en première ligne et vont devoir éliminer la surconsommation d'énergie et la concentration des moyens de production ».

Laurent Villaret, président de la FPI Occitanie Méditerranée : « 2019 a été exceptionnelle du point de vue du marché. Mais nous observons un changement de paradigmes : un phénomène de métropolisation, avec cette tendance à vouloir concentrer l'offre immobilière sur les métropoles, et une prise en compte des enjeux écologiques. Si on arrête l'étalement urbain, se pose alors le problème de l'offre de logements. Avec les municipales, l'année 2020 doit être celle des coopérations entre intercommunalités pour mieux répartir cette offre, surtout en Occitanie où nous comptons une constellation de villes moyennes. Et il faut rappeler aux élus que construire est un acte écologique, mais il faut nous aider, par exemple à développer des filières de matériaux décarbonés ».

Les CCI et les territoires

André Deljarry, président de la CCI Hérault et vice-président de la CCI Occitanie : « Il faut répondre aux besoins des métiers de demain. C'est par la formation qu'on résoudra le problème des 40 000 emplois non pourvus en Occitanie, et Montpellier Business School (MBS) et l'ensemble des CFA régionaux peuvent y contribuer... En année d'élection, le rôle des CCI est d'apporter des projets, comme celui de la future MBS (300 M€, ndlr) ou ceux en cours sur le port de Sète ».

Bernard Fourcade, président de la CCI Pyrénées-Orientales : « Le département est un corridor incontournable pour l'Europe vers la péninsule ibérique. Il est en devenir sur le solaire et sur les nouvelles technologies, et compte un potentiel de salariés qui peut attirer des investisseurs ».

Éric Giraudier, président de la CCI du Gard : « Nous avons enregistré une belle dynamique de créations d'entreprises en 2019, avec 1 700 porteurs de projets accompagnés... Le Gard est marqué par une industrie forte et par le secteur énergie décarbonée. L'axe formation est essentiel pour répondre aux besoins des entreprises, et pas que l'enseignement supérieur mais aussi les CFA et l'apprentissage ».

Jean Caizergues, président de la CCI de l'Aude : « L'Aude a la façade littorale la plus proche depuis Toulouse qui, de son côté, cherche un accès à la mer. Le redécoupage des régions nous offre de belles perspectives. Si aujourd'hui nous regardons vers Toulouse, Midi-Pyrénées regarde aussi vers le Languedoc-Roussillon... Le chantier de Port-la-Nouvelle permettra d'augmenter son tirant d'eau pour recevoir très grands navires, et l'infrastructure servira de base au développement d'une nouvelle filière sur l'éolien flottant en mer. D'où le lancement de grands travaux pour 400 M€ ».

Thierry Julier, président de la CCI de Lozère : « La Lozère est aussi petite que discrète dans les chiffres, mais elle tourne à pleine capacité de production depuis trois ans, avec un PIB en croissance de 3,3 %, soit 2 fois et demie la croissance nationale. Nous avons besoin d'investissements et d'entrepreneurs qui portent un autre regard sur ce département, où le secteur industriel est n° 1 ».

« Pour 2020 et la décennie à venir, la première des qualités sera de ne pas être surpris par la surprise, c'est-à-dire faire preuve d'agilité, être prêt au changement de business modèle, et considérer que ce sera d'abord une opportunité, conclut Philippe Dessertine. Le grand défi de l'Occitanie, c'est de faire venir des talents de l'extérieur... En France, on est obnubilé par le centralisme d'État. Mais les Français sont des entrepreneurs ! Il faut le faire savoir aux jeunes dans les territoires et inventer de nouveaux outils de formation, comme le e-learning, pour les garder. »

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