Génération climat : « Le premier pédiluve de la transformation, c’est peut-être l’entreprise »

La jeunesse peut-elle être une solution pour répondre aux défis du nouveau monde ? C’est une des questions que posait l’événement The Village, organisé par La Tribune les 26 et 27 août dernier à Frontignan. Si incontestablement elle sera une partie de la réponse, la réalité n’est pas aussi évidente.
Cécile Chaigneau
Nadia Pellefigue (Région Occitanie), Moussa Camara (“Les Déterminés”), Emmanuelle Duez (The Boson Project et Youth Forever), le contre-amiral Eric Malbrunot (Etat-Major de la Marine), Juliette (porte-parole des étudiants de la Chaire ETI) et Jean-François Rezeau (CCI Occitanie).
Nadia Pellefigue (Région Occitanie), Moussa Camara (“Les Déterminés”), Emmanuelle Duez (The Boson Project et Youth Forever), le contre-amiral Eric Malbrunot (Etat-Major de la Marine), Juliette (porte-parole des étudiants de la Chaire ETI) et Jean-François Rezeau (CCI Occitanie). (Crédits : Rémi Benoit)

La 6e édition de l'événement The Village, organisé par La Tribune (en partenariat avec la Région Occitanie et la Chaire Entrepreneuriat Territoire Innovation - ETI - de l'IAE Paris Sorbonne), se tenait les 26 et 27 août dernier, à Frontignan. De nombreux échanges ont eu lieu autour de la question "Vers une dé-mondialisation heureuse ? Bonheur, bienveillance, humanité, le nouveau défi des territoires".

Les crises successives (sanitaire, géopolitique, énergétique) imposent à l'humanité de changer sa trajectoire, ses modèles économiques et sa façon de vivre et de consommer. Les transformations sont en cours, pas assez rapides pour certains, complexes pour beaucoup. Dans cette vaste équation à multiples inconnues, la jeunesse peut-elle être une solution pour répondre aux défis du nouveau monde ? C'est la question que posait une des tables ronde durant The Village.

« Une génération qui a confiance en l'entreprise »

La génération climat est-elle la solution ou bien les jeunes sont-ils, pour beaucoup, trop englués dans des difficultés, notamment financières, pour s'attaquer aux enjeux écologiques, climatiques, énergétiques ? A cette question de la fin du monde VS la fin du mois, Moussa Camara, l'emblématique président de l'association Les Déterminés (qui propose un accompagnement à l' entrepreneuriat complet et gratuit de six mois), répond oui...et non : « Oui, la jeunesse est une solution. Je vois une jeunesse motivée, qui a de la créativité et de l'envie mais qui est bloquée. Il est compliqué pour les jeunes de se projeter dans des enjeux importants car leur priorité est "comment je paie mon loyer et comment je remplis mon frigo ?"... ».

Un constat que confirme Emmanuelle Duez, fondatrice de The Boson Project (cabinet de conseil accompagne les entreprises dans leur mutation) et de l'association Youth Forever, et marraine de l'édition 2022 de The Village, à la fois pessimiste et optimiste.

« Oui, il existe une génération climat mais les jeunes ont été les vrais naufragés de la pandémie de Covid, souligne-t-elle. Une étude lancée pour comprendre ce qui se passe dans la tête de la génération Z (moins de 25 ans, NDLR) en Europe a révélé une génération fracassée, en détresse économique, scolaire et psychologique. Ce n'est pas une génération de victimes, mais sensible, résiliente. Mais c'est aussi une génération empêchée à court terme de déployer ses ailes pour pouvoir appréhender à long terme les sujets qui lui importent, notamment la transition environnementale. Pour être plus optimiste, je dirais que c'est une génération qui n'a pas confiance dans l'école, dans les médias, dans la politique mais ces jeunes ont confiance en eux et en l'entreprise ! Le premier pédiluve de la transformation, c'est donc peut-être l'entreprise pour donner du sens à son action. L'entreprise, petite ou grande, a une responsabilité immense à réparer cette génération sur les prochaines années. Et elle a besoin de la jeunesse pour mener les transitions sociales et environnementales. Ceux qui sont prêts, ce sont les jeunes de cette génération climat : il faut réparer, et pour ça, il faut préparer, donner les compétences et les connaissances, puis transformer. »

Emmanuelle Duez

Emmanuelle Duez, marraine de l'édition 2022 de The Village (© Rémi Benoit).

Réduits au statut de jeunes

La Tribune souhaitait donner la parole aux étudiants de la chaire ETI et c'est Juliette, par ailleurs journaliste à Londres, qui parlait en leur nom : « Dans mon métier, je me heurte à un mur depuis quelques années et on observe le même mur avec les étudiants : quand on espère faire passer un message, on essaie de se mettre dans un rapport de proximité. Or on obtient des réponses qui nous laissent un goût mitigé... L'argument de l'expérience  - "j'ai 50 ans et je sais de quoi je parle" nous réduit au statut de jeunes alors qu'on est aussi plein d'autres choses. De même, on nous dit "ce n'est pas en faisant du vélo et arrêtant de manger de la viande que vous allez changer le monde", ce qui alimente notre éco-anxiété alors qu'on fait ce qu'on peut ! On nous dit "les jeunes veulent continuer à prendre l'avion" mais c'est faux ! Et on nous parle toujours de la soi-disante fainéantise de la jeunesse... Ce que nous, nous voulons veut dire, c'est que non, on ne vous prend pas pour des vieux cons, on vous entend... ».

Face aux enjeux de demain, qui sont déjà les enjeux d'aujourd'hui si on pense « climat » notamment, les jeunes veulent se montrer volontaires et engagés. Mais les générations aux manettes sont-elles prêtes à les écouter et à leur faire un place ?

Jean-François Rézeau, président de la CCI Occitanie, veut bien reconnaître que le monde de l'entreprise fait encore preuve de trop de conservatisme, bridant l'accès des jeunes à des postes décisifs dans les transformations de l'entreprise...

Quant à Nadia Pellefigue, vice-présidente à la Région Occitanie, en charge de l'Enseignement supérieur, de la Recherche, des Relations internationales et de l'Europe, ce sont les difficultés de l'échelon politique à écouter la jeunesse qu'elle pointe : « On propose des solutions à la jeunesse, mais on parle peu des solutions que propose la jeunesse... C'est un écueil qu'on rencontre souvent, y compris dans la construction de nos politiques publiques. La jeunesse est porteuse d'un autre regard, notamment sur le rapport au travail... Et la prise de parole des diplômés d'AgroParisTech qui refusent les modèles proposés et appellent à pivoter en sortant de ce pour quoi ils ont été formés est un échec retentissant ! On doit savoir les écouter. Tout comme l'abstention n'est pas le symbole de l'individualisme et du désintérêt de la jeunesse, car elle est engagée mais ne se retrouve pas des les politiques publiques qu'on propose... ».

Former des leaders

S'il est un domaine où l'interrogation sur l'avenir est une nécessité non négociable, c'est bien celui de la marine... Le contre-amiral Eric Malbrunot, sous-chef Plans et programmes à l'Etat-Major de la Marine, a dirigé le porte-avion Charles de Gaulle, soit 2.000 personnes.

« L'âme du bateau, c'est l'équipage !, souligne-t-il. Sur le porte-avion, chaque brique compte et il n'y a pas de débat sur la taille de la briqueIl n'y a pas de petits métiers, on a besoin de tout le monde. En créant cette attention, on crée de vraies relations et c'est la clé du succès... Les commandants du porte-avion sont là pour deux ans. Nous sommes donc dans une transmission permanente. Et il faut assurer l'avenir, donc porter un regard sur la jeunesse. La recette de l'armée ? On se positionne sur un temps long donc on doit se projeter, avec humilité et créativité. On doit toujours s'interroger sur les métiers de demain afin d'assurer les ressources humaines, donc la jeunesse est une donnée d'entrée. »

Depuis les banlieues difficiles où officient souvent les Déterminés, Moussa Camara lance une recommandation directement issue de son expérience : « C'est plus important de former des leaders que des rôles-modèles car le leader est quelqu'un qui entraîne et ça a un impact plus fort ».

Emmanuelle Duez conclut en enfonçant le clou : « Les grands patrons ont le pouvoir entre les mains pour comprendre de quelles élites nous avons besoin pour appréhender ces transformations. Nous avons besoin de leaders. Nous avons besoin d'élites stratèges. Nous avons besoin de courage, notamment celui de l'inventaire et du lâcher prise, mais aussi celui du renoncement... Et nous avons besoin de fantaisie : le leader doit inoculer de la joie et de la fraternité ! ».

Cécile Chaigneau

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