Serge Zaka, agri-climatologue et chasseur d’orages : « On a dépassé la limite génétique de résistance des végétaux »

ENTRETIEN – Avec son éternel chapeau de cow-boy sur la tête, Serge Zaka, chercheur agro-climatologue pour l’entreprise montpelliéraine ITK (outils d'aide à la décision pour l’agriculture) bat la campagne de la sensibilisation au changement climatique. Il était présent à l'événement The Village, organisé à Frontignan par La Tribune. Une de ses armes favorites ? L’appareil photo. Sa casquette préférée, ou plutôt son chapeau ? Celui du chasseur d’orages.
Cécile Chaigneau

7 mn

Serge Zaka, agriclimatologue chez ITK à Montpellier, et chasseur d'orages.
Serge Zaka, agriclimatologue chez ITK à Montpellier, et chasseur d'orages. (Crédits : DR)

LA TRIBUNE - Vous êtes chercheur agro-climatologue pour l'entreprise montpelliéraine ITK (qui propose des outils d'aide à la décision pour la viticulture et l'arboriculture, pour les grandes cultures et pour l'élevage), et à vos heures perdues, vous êtes aussi chasseur d'orages... Que disent les orages du réchauffement climatique ?

SERGE ZAKA - Être chasseur d'orages, c'est être à la croisée entre art, science et aventure... Le chasseur d'orage est un observateur de terrain. Depuis une dizaine d'années, j'observe le phénomène d'épisodes cévenols sur la région Occitanie et je constate leur intensification. Être chasseur d'orage, cela permet d'accrocher le public par une histoire, une aventure. Les orages sont des phénomènes violents et poétiques à la fois, beaux et inquiétants, ce qui en fait une entrée en matière intéressante pour captiver les gens et évoquer le changement climatique.

Comment le changement climatique affecte-t-il aujourd'hui l'Occitanie ?

On est sur un climat méditerranéen, et ce qu'on observe est valable pour l'Espagne, la Corse ou les autres pays méditerranéens. Il s'agit d'un climat explosif : il peut faire très beau et en quelques heures, on bascule sur des orages diluviens avec des inondations catastrophiques. Ce climat est associé à une géographie particulière : une région calcaire avec des paysages de collines ou de montagnes et donc des risques de ruissellement urbain comme on le voit à Nîmes et Montpellier, les villes les plus dangereuses de France au niveau climatique... Ce sont aussi des régions soumises à des vents locaux, comme le mistral, avec une présence de la mer, dangereuse pour les climatologues car elle accumule les énergies l'été et peut les restituer à l'automne sous forme d'orages et de pluies diluviennes.

Quels sont les phénomènes les plus inquiétants frappant d'ores et déjà l'Occitanie ?

Le premier phénomène, qui présente l'impact le plus important, ce sont ces précipitations intenses d'automne en augmentation de +5 à +15% depuis les années 1980 où on a commencé à les observer. Ces précipitations viennent compenser le manque d'eau en été car on observe que la baisse des précipitations commence plus tôt et dure plus longtemps, avec des sécheresses plus intenses, sauf exception comme cet été 2021. Mais on sort de trois années de sécheresse ! Cela accentue la tension autour de l'eau entre le monde agricole, le monde de la ville et le monde touristique. Or il ne faut pas qu'on en arrive au conflit d'usages ! Pour l'instant, ça passe, mais il faut anticiper : prévenir le gâchis d'eau et mettre en place l'irrigation de résilience. Celle-ci est basée sur plusieurs principes : la nécessité de faire des retenues d'eau en hiver pour les périodes estivales mais pas pour maximiser les rendements agricoles à outrance. Il faut de l'irrigation intelligente, basée sur des modèles agronomiques. Et il faut préserver les sols, c'est à dire moins labourer, garder un couvert végétal, apporter de la matière organique pour fertiliser, afin pour qu'ils soient plus riches et donc plus capables de capter plus d'eau.

Comment lutter contre l'impact de ces phénomènes pluvieux intenses dans les villes ?

Les villes sont construites pour résister à une certaine puissance d'orages, sauf que le changement climatique induit des orages plus violents et peut-être sur des endroits qui n'étaient pas inondables et qui le deviennent. En plus, les villes s'étalent, par exemple Montpellier, et s'étalent de plus en plus dans des zones basses ou anciens marais, donc des zones inondables. Et on artificialise les sols. Il existe aujourd'hui une certaine sensibilisation politique au sujet mais le temps de réponses politiques est très long et le mal est fait. La ville doit s'arrêter de grandir ! Sur la question de l'eau, il faut là aussi une irrigation intelligente des espaces verts, c'est à dire en fonction de la météo et non systématique, et faire en sorte que l'eau ne s'écoule pas sur les routes. Probablement qu'un jour, il faudra faire des choix : arroser les espaces verts ou choisir l'agriculture et donc l'alimentation.

Vous parlez d'irrigation de résilience dans l'agriculture. Mais pour la vigne, très présente en Occitanie, l'irrigation ne fait pas partie des pratiques. C'est culturel. Comment y venir ?

Oui, le changement climatique va imposer de nouvelles stratégies de conduite des cultures, dont la vigne. Les vignerons vont devoir se rendre à l'évidence : d'ici le milieu du XXIe siècle, pour garder des rendements suffisants, il faudra irriguer ! Il y a peut-être des réticences des Français, mais quand le terroir, c'est climat-homme-sol et si un élément évolue, il faut que les autres s'adaptent. Or on n'a pas trop de marge de manœuvre pour la vigne. Donc il faudra faire évoluer les cahiers des charges qui ont été rédigés au milieu du XXe siècle, sinon on va vers une disparition d'AOC à terme car ils ne répondront plus aux critères. Et ça, c'est dur ! Le 28 juin 2019, la région Occitanie a connu un épisode de sécheresse où un grand nombre de vignes ont été brûlées... Les vignerons commencent à se dire qu'il va falloir faire quelque chose, mais on est déjà en retard ! On repousse sans arrêt en se disant que ça va passer... Suite à l'épisode de gel durant lequel j'ai diffusé des cartographies des impacts attendus, ITK a reçu un grand nombre de demandes et nous avons lancé une newsletter dans laquelle nous indiquons non seulement les prévisions de températures de l'air, mais aussi les températures du sol et les conséquences de perte de rendements sur les cultures, ainsi que des suggestions de dispositifs de protection.

Le changement climatique, ce sont en effet aussi les températures qui grimpent...

Oui. Il va faire plus chaud et particulièrement en région méditerranéenne - je rappelle qu'on a enregistré 46,1° en juin 2019 - avec des conséquences pour les hommes mais aussi pour les végétaux comme la vigne, le laurier et les oliviers. Pour la première fois de l'histoire, en juin 2019, on a observé des brûlures sur les végétaux, ce qui signifie qu'on a dépassé leur limite génétique de résistance... En ville, tout le monde connaît l'effet urbain, généré par les sols habillés de goudron et les bâtiments qui retiennent la chaleur la journée et qui, la nuit, font office de radiateurs et restitue la chaleur. Or les organismes vivants, qui ont besoin de fraîcheur, souffrent. Cet effet urbain peut être limité : on a imaginé peindre les routes ou les toits en blanc mais quid des mousses qui vont arriver ? Ou encore arroser les trottoirs mais comme on va vers moins d'eau, c'est utopique.  Ce qui marche bien, c'est la présence d'arbres en pleine terre qui peuvent limiter les températures de 1,5° la nuit. Et pour les villes qui ont recouvert leur fleuve, créer des allées piétonnes végétalisées pour casser la bulle urbaine de chaleur, ce qui a aussi un intérêt visuel et social...

Enfin, dernier phénomène dont la recrudescence peut frapper : les incendies...

On a observé une baisse des surfaces incendiées en région méditerranéenne ces dernières années car l'homme maîtrise mieux son environnement et disposent de moyens plus importants pour éteindre les incendies. Mais avec le vent et la chaleur, le risque de plus en plus fort et ces moyens ne seront probablement pas suffisants dans les prochaines années en raison d'une forte évapo-transpiration et d'une grosse inflammabilité de la forêt. Regardez ce qui s'est passé en Russie, en Australie, en Grèce, au Canada... Ce risque est pointé par le GIEC comme faible mais avec un impact fort d'ici 2050, c'est à dire des méga-feux incontrôlables. Il ne faut pas oublier les risques faibles...

Cécile Chaigneau

7 mn

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Commentaire 1
à écrit le 31/08/2021 à 0:33
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Il me tare de lire les commentaires !!! MOUHAHAHAHAAAAAA

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