Hérault et Tarn : pourquoi le forage d’étude du groupe Danone pour son usine d’eau minérale inquiète

La polémique a embrasé, cet été, ce coin de l’Occitanie aux frontières de l’Hérault et du Tarn : le groupe Danone, qui exploite déjà la source "La Salvetat" sur la commune de La Salvetat-sur-Agout, dans l’Hérault, a entrepris un forage exploratoire à une vingtaine de kilomètres, sur la commune de Murat-sur-Vèbre (Tarn). Et envisage une exploitation future, ce qui a déclenché l'inquiétude d’un collectif de contestataires locaux fait d’habitants ou d’agriculteurs notamment. Décryptage.
Cécile Chaigneau
Le collectif de défense de l'eau du Montalet s'inquiète du forage exploratoire mené par le groupe Danone à Murat-sur-Vèbre.
Le collectif de défense de l'eau du Montalet s'inquiète du forage exploratoire mené par le groupe Danone à Murat-sur-Vèbre. (Crédits : DR)

Depuis cet été, une polémique agite la verte campagne du Haut-Languedoc, à la frontière entre l'Hérault et le Tarn... Une histoire de source d'eau, d'industriel et d'habitants mécontents.

Le groupe Danone, propriétaire de l'usine d'eau minérale La Salvetat et qui exploite la source "La Salvetat" sur la commune de La Salvetat-sur-Agout, dans l'Hérault, a entrepris un forage exploratoire à une vingtaine de kilomètres de la source originelle, sur la commune de Murat-sur-Vèbre (Tarn). A l'heure où la ressource en eau est plus que jamais un sujet d'inquiétude, un collectif s'est constitué au début de l'été 2022 pour dénoncer les ambitions du groupe Danone d'étendre sa zone de captage pour son usine d'eau minérale.

Le forage d'étude, et donc l'éventuelle future exploitation minéralière, se situe sur le territoire du Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc, où se développe une économie diversifiée : AOC Roquefort, viandes sous labels de qualité, salaisons, eaux minérales, tourisme, hydroélectricité... Autant d'activités qui dépendent de l'eau.

Le collectif de défense de l'eau du Montalet - composé d'habitants, d'agriculteurs, d'industriels de l'agroalimentaire et de touristes - s'inquiète donc « de la menace que ce forage fait peser sur la ressource en eau » et s'interroge « sur le sens de ce projet et la capacité de Danone à gérer cette ressource sans pénaliser la population et l'économie locales », arguant que « les exemples antérieurs de Volvic et d'Évian ont montré les dangers de l'exploitation minéralière et les dégâts qu'elle peut occasionner sur les nappes phréatiques, rivières et sources ».

Des études pour évaluer les possibilités

A l'origine du projet, il y a donc le groupe Danone et sa volonté de sécuriser son approvisionnement en eau. Dans plusieurs "aller-retour" de mails, l'industriel fait savoir à La Tribune que « depuis plus de trente ans à La Salvetat, nos équipes d'hydrogéologues réalisent et font réaliser des études pour renforcer la connaissance des hydrosystèmes locaux et mieux comprendre les écoulements d'eau souterrains. Les nouvelles connaissances acquises grâce à ces études permettent de garantir au quotidien la préservation des ressources en eaux du territoire, optimiser leur gestion et évaluer les possibilités de développement futur. C'est dans cette perspective qu'en 2020, nous avons souhaité mettre en place un forage d'étude sur la commune de Murat-sur-Vèbre ».

Le groupe Danone précise qu' « il n'y a pas de problème de renouvellement de la ressource au niveau de l'impluvium de La Salvetat » et que « l'objectif de cet ouvrage est de vérifier si le système hydrominéral exploité sur le site de La Salvetat pourrait s'étendre sur ce secteur ».

Le projet d'étude a été présenté en janvier 2020 aux maires tarnais de Murat-sur-Vèbre, Nages et de Lacaune ainsi qu'aux membres de l'association PEPS'S (qui identifie et analyse les risques de pollution de la ressource en eau sur le territoire de La Salvetat-sur-Agout, Nages, Lamontélarié, Anglès et Fraisse-sur-Agout).

Les travaux de forage ont été terminés en mars 2022, et le groupe Danone annonce effectuer maintenant des contrôles de la qualité de l'eau afin d'évaluer si cette ressource répond aux caractéristiques de l'eau minérale naturelle de La Salvetat. Les études dureront au minimum jusqu'en mars 2023 « pour couvrir l'ensemble du cycle hydrogéologique », précise Danone.

« On ne veut pas des euros mais de l'eau au robinet »

Il est donc bien question, évidemment, d'une possible future exploitation des ressources souterraines. Inquiet, le collectif de contestataires exige que la ressource soit préservée pour garantir un accès à l'eau pour chaque habitant du bassin de l'Agout, et pointe un enjeu : déstabiliser l'équilibre existant entre préservation de l'environnement et activité économique.

Jessica Theron, agricultrice en brebis laitières à Nages, est l'une des porte-parole du collectif de défense de l'eau du Montalet : « Pourquoi aller chercher l'eau à 20 km de l'usine ? On vient de passer une année très sèche avec des restrictions d'eau, et cette situation risque de se répéter, donc il est inquiétant qu'un industriel vienne faire un énième forage pour prélever de l'eau, qui plus est à un point le plus bas de la région et à 50 mètres de profondeur... Notre crainte, c'est évidemment le manque de ressource en eau dans années à venir : on a beaucoup de sources privées sur le secteur et nous prélevons le trop plein de la nappe phréatique mais s'ils pompent dedans, ces sources donneront-elles encore ? Et le réseau public sera-t-il capable d'alimenter tout le secteur si les sources sont à sec ? Aujourd'hui, la région est une région minéralière et ce serait aberrant qu'on soit en manque d'eau ! On n'est pas anti-tout. On ne veut pas des euros mais de l'eau au robinet ! »

Réunions d'information

Le groupe industriel, qui parle d'un projet « à long terme », se veut rassurant : « Si la ressource captée par le forage de reconnaissance correspondait aux caractéristiques intrinsèques de l'eau minérale naturelle de La Salvetat, l'exploitation de cette ressource nécessiterait une autorisation de la part de l'Agence Régionale de Santé et de la Direction départementale des territoires, ainsi qu'une approbation par le Préfet. Ces autorisations intégreraient une analyse détaillée pour évaluer les impacts sur les milieux, conformément à la règlementation en vigueur... Et nous sommes engagés à effectuer des prélèvements inférieurs à la recharge naturelle de la nappe. Les choix qui seront faits le seront en responsabilité conformément aux principes de l'entreprise. Nous opérons conformément aux normes de gestion environnementale ISO14001 et sommes une entreprise certifiée BCorp ».

« Dans un contexte de sécheresse, nous sommes parfaitement conscients que ce projet puisse susciter des interrogations, écrit également Danone. Aussi, nous avons pris contact avec ce collectif, ainsi qu'avec les élus du territoire, pour les inviter à échanger et répondre à toutes leurs questions et dissiper toute inquiétude. »

L'industriel a ainsi organisé une réunion d'information en mars 2022, en mairie de Murat-sur-Vébre, assurant n'avoir « émis aucune limite d'invitation à l'occasion de cette réunion ». Pourtant, Jessica Theron déclare que Danone « était contre une réunion publique » et a proposé une réunion en petit comité, avec quatre agriculteurs - cinq selon Danone, « avec une représentante de la chambre d'agriculture du Tarn, les maires de Murat-sur-Vèbre et de Nages, le propriétaire des terrains concernés et le directeur de l'usine de La Salvetat ».

« On a ensuite voulu révéler les informations qui nous avaient été données au grand public en invitant, par voie de presse, les gens concernés à venir à une réunion », indique Jessica Theron, Danone déplorant « n'avoir été ni invité ni sollicité pour y assister ».

Le collectif précise à La Tribune avoir ensuite été contacté par Cathy Le Hec, directrice des Sources d'eaux minérales chez Danone Waters Europe, pour une rencontre dont, le 14 septembre, il dit attendre encore une proposition de date. Il indique également avoir envoyé un courrier aux élus locaux, sans réponse pour l'heure.

Consultation citoyenne

Dans un communiqué du 7 septembre dernier, le préfet du Tarn écrit que « toutes les procédures ont été respectées et que ces forages de reconnaissance sont encadrés strictement par le droit. Le groupe Danone a en effet déposé auprès de la Direction départementale des territoires du Tarn, en janvier 2021, une déclaration pour réaliser deux forages de reconnaissance. Les forages ne sont donc pas des forages d'exploitation. Si le groupe Danone se déclarait intéressé par une exploitation du site, les services de l'État examineraient avec la plus grande attention les dossiers nécessaires et associeraient pleinement les acteurs locaux concernés, à commencer par la municipalité de Murat-sur-Vèbre. Ces forages suscitent des réactions qui ne sont pas admissibles dans un état de droit. Le préfet du Tarn condamne fermement les menaces et insultes dont fait l'objet le maire de Murat-sur-Vèbre ».

« Daniel Vidal a été agressé ces jours-ci, et bien entendu, nous dénonçons ces pratiques !, lance Jessica Theron. Nous ne lui jetons pas la pierre car nous comprenons que cela fera rentrer des taxes pour la commune. »

De son côté, Daniel Vidal, le maire de Murat-sur-Vèbre, réagit : « Je suis sensible aux inquiétudes montantes et j'ai conscience de la problématique et de l'importance de la ressource locale en eau, déclare. La société Danone Eaux France a obtenu l'autorisation de l'État de réaliser une campagne d'études sur une source privée située sur notre commune sous le contrôle de l'établissement public du Bureau de Recherches Géologiques et Minières... Face à ce sujet majeur qui est capital pour notre avenir, aux craintes exprimées, j'ai interpellé les services préfectoraux afin de connaitre les conditions d'organisation d'une consultation locale citoyenne, dans un souci de totale transparence. Ainsi, lorsque le moment sera venu pour le conseil municipal d'émettre un avis sur ce projet, il s'en tiendra au résultat de la consultation citoyenne ».

Interrogé par La Tribune, le BRGM répond toutefois qu'il n'a pas été sollicité sur ce dossier et n'a rien supervisé...

« Très bien, mais on voudrait que cette consultation citoyenne se fasse aussi sur les communes voisines car ce sont elles qui seraient les plus impactées par le prélèvement », préconise Jessica Theron.

Cécile Chaigneau

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Commentaires 7
à écrit le 15/09/2022 à 10:14
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nous comprenons ce collectif car nous avons beaucoup de problèmes avec le groupe nestlé waters à vittel et contrexeville.

à écrit le 15/09/2022 à 8:36
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Le pire est que les français sont rationnés en eau potable, alors que des multinationales exportent notre eau à l'étranger.

à écrit le 14/09/2022 à 22:38
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Nous sommes vraiment riches pour pouvoir acheter de l'eau en bouteille, alors que nous disposons tous d'une eau de bonne qualité sanitaire au robinet. Même si parfois son goût n'est pas terrible et jongle avec les limites organoleptiques elle ne gén...

à écrit le 14/09/2022 à 19:05
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Encore une zone à défendre au nom du bien commun.

à écrit le 14/09/2022 à 17:43
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A partir de l'été 2022 nous découvrons que l'eau douce est un élément stratégique, en l'espèce la France à t'elle une politique et qui est responsable de la gestion de cette ressource...

le 14/09/2022 à 19:51
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On vous la propose en bouteilles plastique, l'eau douce. Vous en voudriez au robinet chez vous ? :-)

le 14/09/2022 à 19:59
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L'organisation de la distribution de l'eau potable, de la collecte et du traitement des eaux usées et pluviales relève des communes. La compétence eau et assainissement des communes est un service public industriel et commercial (SPIC).

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