"Le monde d’après existait avant, et le Covid nous y fait entrer plus vite" (Nicolas Bouzou)

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L'événement Les Ambassadeurs d'Occitanie, digitalisé à 100 % depuis le Domaine de Verchant, a déroulé sa première séquence le 9 novembre 2020, avec plusieurs tables rondes animées par Jean-Claude Gallo, vice-président de La Tribune.
L'événement Les Ambassadeurs d'Occitanie, digitalisé à 100 % depuis le Domaine de Verchant, a déroulé sa première séquence le 9 novembre 2020, avec plusieurs tables rondes animées par Jean-Claude Gallo, vice-président de La Tribune. (Crédits : Eric Durand)
La première séquence de l’événement organisé par La Tribune, "Les Ambassadeurs d'Occitanie, le LIVE", et parrainé par l'économiste Nicolas Bouzou, s’est déroulé le 9 novembre. Il met en lumière des entrepreneur(e)s ayant fait preuve d'innovation et de résilience pour traverser la crise. L’’occasion pour l’économiste de l’assurer : il faut que tout ça ait un sens, la crise est une catastrophe, mais elle ne sert pas à rien.

A l'occasion de sa 4e édition, le Gala des Ambassadeurs d'Occitanie, organisé par La Tribune, se réinvente et devient "Les Ambassadeurs d'Occitanie, le LIVE", entièrement digital. Il met en lumière celles et ceux qui auront marqué l'année 2020, des entrepreneur(e)s qui ont fait preuve d'innovation, de résilience, et s'emploient à regarder l'avenir avec un certain optimisme.

Le premier rendez-vous a eu lieu le 9 novembre et a accueilli deux tables rondes et huit intervenants, sous l'œil avisé de l'économiste Nicolas Bouzou*. L'ensemble des débats à revoir en replay ici.

D'emblée, l'économiste se veut rassurant.

« La récession attendue en novembre était de - 12 % par rapport à l'économie normale, alors qu'elle était de - 30 % au printemps, souligne-t-il. Mais dans cette période de défiance, le plan de relance gouvernemental ne peut pas encore jouer favorablement. Si on a une perspective en matière de vaccin, ce qui semble être le cas aujourd'hui, ça changera du tout au tout. Quant à la question d'hypothéquer l'avenir de nos enfants avec ce plan à 100 Mds €, je rappelle que soutenir l'économie aujourd'hui est une nécessité absolue. Mieux vaut laisser une dette qu'un pays ruiné. On aura toute la vie pour la rembourser. La priorité c'est de sortir d'ici ! »

Sortir mais comment ? Les territoires et le retour de la proximité sont-ils des clés ? Selon Nicolas Bouzou, « il faut que les Régions qui aident les entreprises puissent inscrire ces dépenses en investissement au moins durant l'état d'urgence sanitaire. Il faut une politique plus décentralisée, ce qu'on a un peu loupé jusqu'à présent alors que ça marche très bien en Allemagne... Toutes les crises se terminent, et alors on observe un instinct de vie fort qui tire l'économie vers le haut. L'enjeu c'est de localiser des activités sur nos territoires, par des écosystèmes, de créer des clusters ».

Les collectivités misent sur les filières de demain

« La présidente de Région porte un Plan ambitieux de 370 M€ car il faut sauver tout ce qu'on peut sauver mais il faut aussi penser à la relance, déclare Marie-Thérèse Mercier, conseillère régionale à la Région Occitanie. Notre priorité aujourd'hui, ce sont les commerces de proximité avec le lancement cette semaine de la plateforme gratuite "Dans ma zone". Nous appelons aussi à une taxe exceptionnelle sur les GAFA car c'est aussi ça, construire le monde de demain... Nous menons aussi des actions sur la relocalisation d'activité, notamment sur des filières stratégiques comme le sanitaire et la santé, l'éolien en mer, l'hydrogène ou l'agroalimentaire. Par exemple, nous avons une importante production de blé et aucune usine de transformation. Nous réfléchissons donc à installer une usine de pâtes dans la région. »

A Sète, Jean-Guy Majourel, vice-président de Sète Agglopôle, en charge du développement économique, gère la crise avec le président François Commeinhes mais travaille aussi à l'après : « Sur notre territoire, très touristique, l'activité de croisière très impactée. Nous regardons, avec le port, comment la relancer... Nous avons ici le port de pêche principal d'Occitanie et nous sommes un territoire attractif. Sète Agglopôle porte un important projet de territoire avec la croissance bleue comme axe fort. Nous ambitionnons de créer 1 000 emplois à horizon 2030 autour de 4 piliers : la recherche appliquée, un pôle de formation, la création de deux pépinières d'entreprises innovantes et la création d'une zone économique des industries nautiques de 30 ha ».

Biodiversité, commerces de proximité, logistique

Comment les entreprises régionales ont-elles réagi à la crise ? Certaines étaient déjà positionnées sur des secteurs d'activités porteurs de perspectives intéressantes au regard des problématiques révélées par la crise sanitaire.

C'est le cas de Biotope (300 salariés, 23 M€ de chiffre d'affaires dont 3 M€ à l'international), créée il y a 25 ans à Mèze (34) et spécialisée dans l'ingénierie environnementale et la préservation de la biodiversité.

« Nous observons un véritable engouement pour les questions de préservation de l'environnement, avec des entreprises qui souhaitent aller au-delà de l'arsenal réglementaire obligatoire, souligne Anne-Lise Melki, directrice générale de Biotope. La crise participe de la prise de conscience qui avait démarré avant. J'ai senti beaucoup de gens ayant besoin de se reconnecter à la nature. Dans les villes, on exprime le besoin d'îlots de biodiversité. La crise permet aussi de mettre en repos des zones habituellement très sollicitées par la fréquentation touristique... Nous avons enregistré + 20 % de croissance et nous allons intégrer 20 nouveaux collaborateurs. Je suis optimiste mais prudente car après le plan de relance, il risque d'y avoir un ralentissement. »

Chez le Lozérien Magne Distribution, spécialiste de la distribution alimentaire créé en 1848, le directeur Pierre Bonnefoy se réjouit d'avoir toujours cru aux petits commerces alimentaires de proximité : « Ce type de commerce n'a pas souffert de la crise et il a même progressé en dix ans. Et il faut savoir qu'il y a aussi de l'innovation dans ces commerces, nous les avons rendus aussi performants que les gros... La crise permet de montrer qu'il y a largement la place pour eux. Nous employons 50 salariés, et nous allons passer à 60. Nous avions un projet d'extension qui est confirmé par la crise ».

La start-up montpelliéraine MagicPallet développe une plateforme d'échange de palettes pour les transporteurs ou pour les producteurs et distributeurs qui relocalisent des palettes d'un site à l'autre.

« Toutes les marchandises sont transportées sur des palettes dans le monde entier, ce qui génère énormément de transports, et une grande partie de ces palettes est réutilisable, explique Pierre-Edouard Robert, fondateur et dirigeant. Il y a une perte de sens dans tout ça. D'où l'idée de la mutualisation. On s'adresse aux transporteurs routiers, industriels, et on leur propose de s'échanger les palettes sur un territoire en circuits courts. Nous venons de réaliser une levée de fonds de 2,5 M€ parce que notre solution a du sens et de belles perspectives à l'international. Nous allons attaquer la Pologne et le Benelux, avec l'objectif d'être présent dans tous les pays d'Europe d'ici à cinq ans. »

"Rien ne serait pire que revenir au monde d'avant"

Quant au très attendu monde d'après, là aussi, Nicolas Bouzou est optimiste : « Oui, la reprise sera plus responsable et respectueuse de l'environnement parce que la demande sociale structure énormément les politiques publiques aujourd'hui. Rien ne serait pire que revenir au monde d'avant. Une des vertus d'une crise est de nous faire prendre conscience des dysfonctionnements, comme la fragilité environnementale ou notre extrême dépendance à certains pays dans certains secteurs. La reprise se prépare dès maintenant... Nous allons avoir besoin des banques pour transformer l'épargne des ménages et le canaliser vers les entreprises. Heureusement, elles sont solides, car c'est une pièce indispensable pour reconstruire l'économie dans plusieurs mois ».

« Nous réfléchissons, avec la Région, pour sortir un fonds rebond et redonner l'élan supplémentaire aux entreprises qui ont besoin de rester dans une dynamique positive, souligne Virginie Normand, membre du Directoire de la Caisse d'Épargne Languedoc-Roussillon. Toutes les crises ont poussé les initiatives. On parle toujours d'un monde d'avant et monde d'après, d'apprentissage et de transformation. Les entreprises vont devoir se remettre en cause et adopter rapidement les bons modes d'organisation. Il faut accompagner ce changement, et se préparer notamment sur l'enseignement et la formation. »

Chez Callimedia, une EdTech montpelliéraine spécialisée dans le e-learning (3 M€ de chiffre d'affaires), Gérard Peccoux, son président fondateur, confirme : « Pour nous, le Covid est un accélérateur de changement. Aujourd'hui, nous recevons beaucoup de demandes de sociétés qui ont des problématiques de formation et qui souhaitent digitaliser les formations faites jusqu'alors en présentiel ».

Le Covid, agent d'accélération

« Nous avons profité de l'été pour nous professionnaliser sur l'enseignement à distance, par des cours en vidéo sur une plateforme ou en direct derrière une caméra en visio, ajoute de son côté Bruno Ducasse, le directeur général de Montpellier Business School. Nous mettons des formations nouvelles en place, qui nous permettent de toucher des étudiants partout dans le monde qui n'ont pas les moyens de venir en France. Et sur le marché des entreprises, nous créons des modules courts à suivre formation à distance ».

« Le Covid-19 est moins un agent de changement qu'un agent d'accélération de changement, conclut Nicolas Bouzou. Le monde d'après existait avant, et le Covid nous y fait entrer plus vite ! C'est l'innovation et le travail qui nous permettront de sortir de là. Mais il faut que tout ça ait un sens. La crise est une catastrophe, mais elle ne sert pas à rien. »

* Nicolas Bouzou vient de publier L'amour augmenté - Nos enfants et nos amours au XXIe siècle (Editions de l'Observatoire).

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