Crise sanitaire : le cri d’alarme de Roland Sicard, médecin-président de l’Institut du cancer d’Avignon

INTERVIEW - Afflux de patients atteints du Covid, soins déprogrammés, personnels soignants à genoux, pénurie de candidats. Les établissements de santé sont mis à rude épreuve depuis deux ans. Par effet ricochet car subissant le report de la prise en charge des malades souffrant du cancer, l’Institut du cancer Sainte-Catherine Avignon Provence se retrouve en situation difficile. Son président Roland Sicard (également fondateur de la medtech La Valériane à Montpellier) alerte les pouvoirs publics.
Cécile Chaigneau

6 mn

Roland Sicard, gérontologue et président de l'Institut de cancérologie Sainte Catherine Avignon Provence, est aussi le fondateur de la medtech La Valériane à Montpellier.
Roland Sicard, gérontologue et président de l'Institut de cancérologie Sainte Catherine Avignon Provence, est aussi le fondateur de la medtech La Valériane à Montpellier. (Crédits : DR)

Roland Sicard, gérontologue, préside l'Institut du cancer Sainte Catherine Avignon Provence. Il est aussi le fondateur et dirigeant de La Valériane à Montpellier, une medtech éditrice de solutions e-santé, qui lui donne, comme il le souligne, « une bonne connaissance des pratiques de santé américaines, européennes ou à Singapour, et pas seulement du microcosme français ».

LA TRIBUNE - Quel est le statut de votre établissement et qui y soignez-vous avec quels moyens humains ?

Roland SICARD - L'Institut du cancer Sainte Catherine Avignon Provence est membre de Unicancer (fédération nationale des centres de lutte contre le cancer et réseau de 19 établissements de santé privés, NDLR). Le statut des centres Unicancer, qui sont exclusivement dédiés à la cancérologie, est spécial : ils exercent des missions de service public hospitalier mais sont, comme une fondation ou une association, à but non lucratif et de gestion privée. Mais nous fonctionnons budgétairement parlant comme un centre hospitalier public, avec une prise en charge sans dépassement d'honoraires et des bénéfices qui sont réinvestis. L'institut emploie 550 salariés dont 350 personnels soignants parmi lesquels 40 médecins, et nous prenons en charge environ 10.000 patients par an, sur un territoire qui va du Vaucluse au sud du Gard, au nord de Marseille et sur une partie de la Drôme. Nous traitons tous types de cancers. Nous sommes les seuls à faire de la radiothérapie sur ce territoire.

L'Institut du cancer n'accueille pas de patients atteints du Covid, mais vous dites être malgré tout touché par la crise sanitaire. Comment ?

En effet, nous ne sommes pas en première ligne sur le Covid mais quand l'hôpital ferme un service ou que des services d'urgences sont débordés, on doit suppléer. Les patients que l'hôpital ne peut plus prendre - et c'est le cas en ce moment avec des établissements qui ont activé leur plan blanc (mobilisation de tous les moyens disponibles en cas d'afflux massif de patients Covid, NDLR) - arrivent chez nous. Par ailleurs, certains de nos patients qui seraient allés aux urgences habituellement viennent désormais chez nous. En 2021, cela s'est traduit par une augmentation de 15 à 20% d'activité. C'est à dire qu'on est passés de 10.000 à 11.500 patients. Et ça a été ça toute l'année... Il y a eu tellement de retard dans les prises en charge de cancer et les traitements en 2020 que nous avons connu une grosse année 2021. Les gens viennent plus tardivement se faire diagnostiquer, donc il faut les mettre plus rapidement en traitement. Ce qui signifie une prise en charge qui se fait en stress continu pour le patient, pour qui tout est compliqué, et pour les équipes soignantes. Il faut pousser les murs, les créneaux de scanner, les créneaux de rdv...

Comment avez-vous fait et comment faites-vous encore aujourd'hui pour absorber ce surplus d'activité ?

Au départ, nous avons commencé par faire faire des heures supplémentaires. Mais au bout de quelques mois, on arrive au point où les effectifs viennent nous voir pour nous demander de recruter des médecins, des infirmières et des manipulateurs (personnel paramédical qui prend en charge le patient en radiothérapie, NDLR). Nous avons mis des annonces mais reçu peu de candidature. Tout le monde était sur le marché des écoles, donc on a vite épuisé le stock de nouveaux formés, qui est déjà insuffisant par rapport aux besoins. Quelques candidats arrivent, en provenance d'autres structures de soin car les conditions sont meilleures mais comme ça pose un problème dans l'établissement qu'ils quittent, souvent ils demandent d'attendre qu'une solution soit trouvée pour nous rejoindre... Depuis le début de la crise sanitaire, nous avons recruté 40 à 50 postes en CDI. Nous avons même un pool de remplaçants en CDI pour sécuriser les besoins en effectifs. D'autant que nous faisons face à un autre phénomène : l'absentéisme qui a doublé en raison du Covid, de l'épuisement, des contraintes pour garder les enfants. On est passé d'un taux d'absentéisme de 5% à un taux entre 10 et 15% aujourd'hui.

Vous dites que les conditions sont meilleures chez vous. Avez-vous augmenté les salaires et cela sera-t-il suffisant pour résorber le manque dans les effectifs ?

Tout comme l'hôpital public, dans le cadre du Ségur de la santé, nous avons augmenté les salaires et c'était une bonne chose. Ça a regonflé le moral des personnels et on espère que cela va susciter des vocations. Mais je veux alerter sur l'insuffisance d'écoles de soignants. On paie cher les mesures de quarante années d'une politique aveugle du numerus clausus médical (fixant le nombre d'étudiants admis chaque année en 2e année de médecine, NDLR). Il a certes été desserré (la réforme du numerus clausus a été votée en 2019 et mise en œuvre en septembre 2021, avec l'objectif de former plus de 10.000 médecins dans les cinq ans, NDLR) mais il faut compter huit années avant que les nouveaux médecins arrivent. Or il y a plus de médecins qui partent à la retraite que de nouveaux arrivants ! On va droit dans le mur et on n'entend pas, dans le discours politique, des décisions d'urgence pour compenser cette hémorragie. A l'Institut du cander Sainte Catherine, c'est le cas : on devait ouvrir un 5e service de médecine en 2020 mais ça n'a pas été possible car il faut au moins trois médecins pour un service de 20 lits, et nous n'avons pas trouvé. Nous y arriverons peut-être en mars 2022... Auparavant, en trois ou six mois, on trouvait la ressource. Et encore, nous sommes un établissement de référence et malgré tout, nous avons des difficultés à recruter... L'Etat n'a pas anticipé les besoins de notre système de santé. Le Covid accélère le choc et la crise. Aujourd'hui, tout le monde en souffre : les zones rurales mais aussi l'hôpital. Il faut un vrai plan Marshall !

On est en pleine campagne pour les élections présidentielles, c'est peut-être le moment de réaffirmer vos besoins. Un plan Marshall qui comprendrait quoi ?

On partage tous le diagnostic mais on ne prend pas de mesures drastiques. L'hôpital a les crédits pour payer les postes mais pas les candidats sur le marché de l'emploi. Il faut plus d'école avec plus de places. Il faudrait aussi réorganiser le système de soin, et notamment déléguer certaines taches médicales très réglementées et donc très chronophage à une infirmière par exemple, afin de libérer les médecins sur leurs compétences essentielles. Ce qui permettrait de soulager le système en attendant un nouveau souffle de compétences... L'hôpital est très actif et Unicancer aussi. Nous réfléchissons comment permettre cette prise de conscience politique.

Cécile Chaigneau

6 mn

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Commentaire 1
à écrit le 22/01/2022 à 10:01
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Il serait temps de virer les cadres non soignants là pour stresser démotiver et donc virer le personnel soignant pour le forcer à rejoindre le privé se disant que c'est quand même bien mieux de gagner bien plus de fric incapables de se mettre dans la...

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