"Mettre en place une sécurité sociale alimentaire"

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Yuna Chiffoleau, directrice de recherche en sociologie économique à l’INRAE, préconise la mise en place d'un système de sécurité sociale alimentaire pour lutter contre la précarité alimentaire.
Yuna Chiffoleau, directrice de recherche en sociologie économique à l’INRAE, préconise la mise en place d'un système de sécurité sociale alimentaire pour lutter contre la précarité alimentaire. (Crédits : DR)
INTERVIEW. Directrice de recherche en sociologie économique à l’INRAE Occitanie-Montpellier, Yuna Chiffoleau a observé la montée en puissance des circuits courts pendant le confinement. Elle travaille avec les acteurs de l’action publique pour intégrer la résilience alimentaire dans leurs programmes de développement territoriaux.

LA TRIBUNE - Quels sont les résultats de l'étude que vous avez menée durant le premier confinement ?

YUNA CHIFFOLEAU, Directrice de recherche en sociologie économique à l'Institut national de la recherche agronomique (INRAE) Occitanie-Montpellier - « Une enquête en ligne nous a permis de recueillir près de 800 témoignages, couvrant plus de 2.000 situations en France. L'analyse montre que les systèmes alimentaires ont bien résisté, mais ils ont été bousculés par une demande très forte qui a profité aux supermarchés mais aussi aux circuits courts. Ceux-ci ont été très sollicités, notamment pour les produits frais, car considérés comme plus sûrs par beaucoup de consommateurs : les produits ayant moins voyagé, ayant été moins manipulés, ils présentaient, à leurs yeux, moins de risque de contamination. Ils ont également été privilégiés car les Français ont eu plus de temps pour cuisiner et réfléchir à leur alimentation. De nombreux consommateurs ont également voulu témoigner de leur solidarité envers les producteurs. Selon notre étude, la demande sur ces circuits courts a pu être de trois à dix fois plus importante, mais elle n'a pas toujours pu être satisfaite car les producteurs ont souvent été pris de court. En 2013, les circuits courts représentaient 10% des achats alimentaires, on peut estimer qu'à la faveur de cette crise, ils ont progressé à 20%. »

Cet engouement pour les circuits courts sera-t-il durable ? Le soufflé n'est-il pas retombé à la fin du confinement ?

« La demande a perdu en intensité, mais notre suivi du terrain révèle que nous ne sommes pas retombés au niveau d'avant le confinement. Les producteurs de produits frais en circuits courts estiment qu'ils ont aujourd'hui 5 à 30% de clients en plus, ce qui est loin du pic enregistré pendant le confinement, mais reste une évolution très positive. Des magasins de producteurs et des épiceries participatives se sont créés, des groupements d'achat de consommateurs se sont mis en place. Même si certains drive fermiers ont disparu, de nombreuses structures qui ont vu le jour au début de la crise perdurent. Chez des consommateurs qui ont découvert les circuits courts à la faveur de cette crise, il y a eu des apprentissages, dont on sait qu'ils sont favorables à la transition des comportements alimentaires vers des pratiques plus durables. Et les collectivités locales ont pris le relais. Beaucoup se sont mobilisées pour accompagner les producteurs en mettant à disposition des locaux ou en facilitant la logistique. Nous sommes très sollicités par des acteurs de l'action publique pour les accompagner dans une démarche de ré-équilibrage des territoires afin de renforcer l'offre alimentaire locale. Cela concerne aussi bien les grandes villes que les territoires ruraux et c'est une demande tout à fait nouvelle. »

Selon vous, cette crise aurait donc eu le mérite de sensibiliser les acteurs publics à la résilience alimentaire ?
« Certains y étaient déjà sensibles mais la crise accéléré le mouvement. Cela nous a amené à lancer trois grands chantiers, dont nous discutons avec des acteurs nationaux et locaux. Le premier concerne l'inclusion du risque alimentaire dans les projets alimentaires territoriaux, mais également dans les plans de sauvegarde des communes (la crise sanitaire ayant révélé ce risque de ne plus pouvoir assurer l'alimentation des populations locales puisque les approvisionnements ne sont pas forcément locaux, NDLR).  Nous discutons avec les élus d'actions concrètes comme la mise à disposition de terres pour l'installation d'agriculteurs. Le deuxième chantier, c'est la mise en place d'une sécurité sociale alimentaire qui va au-delà des chèques alimentaires car aucun système alimentaire n'a réussi, pendant cette crise, à faire face à l'aggravation de la précarité alimentaire. L'enjeu est de reconnaître l'accès à une alimentation durable comme un droit fondamental pour tous, au même titre que l'accès aux soins, en privilégiant les produits locaux en circuits courts. Enfin, la troisième action vise à donner un cadre réglementaire à ces circuits courts pour éviter toute dérive. Dans l'imaginaire du consommateur, les produits en circuits courts sont locaux et bio, or seulement 10% des fermes en circuits courts sont certifiées bio. Il faudrait une charte qui définisse ce qu'est un circuit court et un produit local, non pas de façon descendante mais de manière démocratique, en impliquant les citoyens dans la décision. Les haricots verts du Kenya, par exemple, ne doivent avoir plus aucune chance de se retrouver sur ces circuits. »

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