Edgar Morin : "L’important est de maintenir des oasis de résistance"

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Edgar Morin, lors de la masterclass donnée à MBS
Edgar Morin, lors de la masterclass donnée à MBS (Crédits : Eric Durand)
Observateur des maux qui accablent le monde et nos civilisations contemporaines, le philosophe et écrivain Edgar Morin se veut aussi acteur et explore les fondations d’une nouvelle pensée politique. Il était invité par La Tribune pour une masterclass exceptionnelle organisée le 22 novembre, à la Montpellier Business School. Son crédo : ressusciter une espérance dans la fraternité, la solidarité.

Edgar Morin, philosophe, sociologue et écrivain, devenu Montpelliérain depuis peu, était invité par La Tribune, en partenariat avec la Région Occitanie, pour une masterclass exceptionnelle qui se déroulait le 22 novembre à la Montpellier Business School. Thématique : « Pour une nouvelle pensée politique ».

L'intellectuel vient de publier un livre, Le temps est venu de changer de civilisation (Editions de l'Aube), dialogue avec le journaliste et écrivain Denis Lafay* au cours duquel il dessine les possibilités d'une refondation politique.

La présidente de la Région Occitanie, Carole Delga, ouvrait les débats : « Il faut, dans nos réflexions de construction des politiques publiques, s'adapter aux transformations de la société. Nous voyons la montée des populismes et il faut démontrer qu'il y a d'autres choix que les choix binaires extrêmes. Je crois au clivage droite-gauche. Et je ne crois pas au régime des experts. Je ne crois pas non plus à l'homme ou à la femme providentiel(le). Le XXIe siècle est celui du collectif, du rassemblement, de la transversalité, pas de la verticalité... La démocratie représentative doit être réalimentée par une démocratie participative. Le collectif a une capacité à changer les choses, soyons lucides sur nos atouts et faiblesses mais ayons aussi un indéfectible espoir en l'humanité ».

De l'homo sapiens à l'homo economicus

Pendant une heure environ, le philosophe de 97 ans s'est tenu debout, passionné, devant un auditoire attentif, curieux et subjugué par cette pensée intellectuelle vive et combattante.

Fuir l'approche simpliste et réductrice du dogme binaire, accepter la complexité de l'homme et du monde, et régénérer l'humanisme, tel est l'antidote à la tentation barbare que le philosophe est venu proposer, face à une société fragmentée, à des citoyens en perte de repères et à un manichéisme croissant.

« "Jamais on a eu autant de connaissance sur l'être humain et jamais on n'a moins su ce qu'est l'homme". Je veux partir sur cette réflexion : qu'est ce que l'humain ? C'est la trinité que constituent ces trois éléments : individu, société, espèce. Ils sont inséparables. L'homme social et culturel est produit par son évolution sociologique laquelle transforme l'homme. »

Le philosophe invite à ne pas oublier que l'individu est pluriel : « L'individu, c'est l'homo sapiens, l'homme est un animal doté de raison. L'autre pôle, c'est l'homo demens, l'homme capable de folie, de délire, de colère. Le problème, c'est de pouvoir avoir le contrôle de la raison et l'élan de la passion... L'individu, c'est aussi l'homo faber et l'homo religiosus ou mythologique, qui se nourrit de mythes. Les êtres humains ont besoin de croire, de ferveur, de communion ! Il existe de belles mythologies, comme celle de la fraternité humaine... Nous ne pouvons pas totalement échapper aux mythes. En politique, il ne suffit pas de donner des calculs, de faire des prédictions, il faut apporter un élément de ferveur, d'avenir meilleur. Enfin, l'homo economicus définit l'être humain par la recherche de son intérêt personnel. Mais on oublie l'autre polarité, l'homme du jeu, de la dépense, du don. Malheureusement aujourd'hui, la pensée politique se réduit à l'homo economicus ! Alors qu'il faut une vision plus complexe. Il y a en nous une part prosaïque et une part poétique : la vie que nous subissons par obligation pour gagner notre croûte et survivre, et celle que nous trouvons dans la communion, l'amour, la fête, les arts. Dans l'être humain il y a toujours cette combinaison entre l'affirmation du "je" et l'intégration dans un "nous", et l'harmonie humaine est quand le "je" peut s'épanouit dans le nous. La politique ne doit pas oublier ce "nous", les solidarités... ».

Fraternité et coopération

Edgar Morin se penche alors sur la relation entre l'individu et la société. Regrettant une civilisation fondée sur le développement des moyens matériels, qui n'aurait pas donné un véritable bonheur psychique, il préconise « une politique de civilisation qui réagit contre des aspects négatifs de dégradation des solidarités, de la croissance de l'égotisme, de l'isolement, de la compartimentation des individus, en somme la régénération d'une civilisation fondée sur la fraternité, la coopération ».

L'homme ne mâche pas ses mots et pointe « une démocratie en crise et victime d'une corruption des pouvoirs financiers ». Son remède : régénérer la participation par une tentative de démocratie participative. Pas une recette magique, mais un apprentissage et un long processus.

« Nous sommes aussi membres d'une espèce humaine, et c'est important car cela nous raccorde à l'évolution biologique. Mais nous avons tardé à en prendre conscience car formés par la théologie judéo-chrétienne de l'homme créé à l'image de dieu. Nous sommes tout à la fois des êtres naturels, des êtres spirituels et des êtres culturels. Tout ce qui arrive dans la vie humaine est imprévu ! Et ceux qui poursuivent le rêve d'une société contrôlée par les algorithmes veulent stériliser la créativité humaine ! La réalité humaine n'est pas la pâte à modeler que les politiciens peuvent modeler à leur guise, mais quelque chose qui peut changer, évoluer. »

Promesses incroyables, dangers fabuleux

En guise de conclusion, Edgar Morin cite d'abord Héraclite : "Concorde et discorde sont père et mère de toutes choses".

« L'univers est fait de forces d'union et d'association, "Eros", et en même temps de forces de désunion et de destruction, "Thanatos". Les civilisations sont des phénomènes de coopération mais aussi d'esclavage, de guerre, de haine. Alors on peut se dire que peut-être il y a des perspectives de transhumanisme, de l'homme augmenté... Mais est-ce que le vrai problème est d'augmenter nos pouvoirs ou plutôt de nous rendre meilleurs et compréhensifs les uns à l'égard des autres ? Nous sommes dans une aventure inconnue, il y a des promesses incroyables et des dangers fabuleux. Il nous reste à être lucides, et à avoir quelques principes de pensée politique qui tiennent compte des réalités humaines. Alors vous prenez le parti d'Eros contre celui de Thanatos et c'est la seule chose à faire aujourd'hui ! »

« Prenez des risques ! »

Dans la salle, les questions furent nombreuses.

L'opposition entre la destruction totale (collapse) et la possibilité de s'inspirer de la nature (biomimétisme) ?

« L'important est de maintenir des oasis de résistance où sauvegarder nos valeurs. L'humanité, la fraternité, voilà ce qu'il faut sauver envers et contre tout », répond Edgar Morin.

Aux jeunes de la génération Y ?

« S'il existe une pensée politique qui ouvre une voie en France et apporte une espérance, alors donnez-vous à ça, essayez d'être en accord avec vous-même, pratiquez la solidarité autant que vous le pouvez. Vivez, prenez des risques ! »

A la révolution des internets ?

« Le vrai problème, c'est d'essayer de faire que la technique reste au service des besoins humains et non l'inverse. Internet est extraordinaire par son ambivalence : c'est la liberté qui donne l'accès à des connaissances, mais ce sont aussi des rumeurs, des fake news, des insultes. Il faut nous éduquer à cet instrument nouveau qui déchaine ses puissances sans qu'on n'ait le contrôle ! »

 * Denis Lafay est journaliste, conseiller éditorial de La Tribune.

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Commentaires
a écrit le 25/11/2018 à 15:15 :
Ce grand penseur aurait pu éblouir l'auditoire avec une réflexion ésotérique sur le statut de la connaissance ou le concept de complexité dans les Sciences Humaines. Au lieu de cela, nous avons eu une leçon sur la nature de l'homme, sur la nécessite et l’urgence de la fraternité, sans oublier une salutaire mise en garde contre l' hubris toujours tapie dans l'ombre...
Merci Monsieur MORIN.
a écrit le 25/11/2018 à 8:07 :
Quel magnifique cadeau que cette conférence.

Grande jeunesse d'esprit, d'humour et de tendresse, et bien entendu, cerise sur le gâteau une intelligence d'un lucidité incroyable.

Capable de nous expliquer très simplement l'humanité dans sa globalité et complexité, en n'oubliant pas le facteur temps....

Que du bonheur, j'en suis sortie toute ragaillardie.

Et même capable de dire, alors que j'y suis complètement opposée, dommage qu'il ne soit pas cloné !

Merci encore et bon vent
a écrit le 24/11/2018 à 1:59 :
malheusement un imprévu m a empeché d etre present a cette master class
je m etais inscrit et j e me rejouissais de revoir edgard morin ,mon ancien prof
est il possible d obtenir l integralité du compte rendu (enregistré ,je suppose ?
merci d avance

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