Le pôle de compétitivité Eurobiomed joue-t-il son rôle ? Coo-Innov répond…

Ils sont des machines à impulser des dynamiques d’innovation collaborative. Les pôles de compétitivité œuvrent à rapprocher la recherche et les entreprises afin de faire émerger des projets innovants et de les doter d’un modèle économique viable. Le processus est-il aussi vertueux qu’espéré ? La chaire Coo-Innov, à Montpellier, s’est penché sur le cas du pôle santé Eurobiomed, qui intervient en Occitanie et en région PACA. Résultats.
Cécile Chaigneau

10 mn

Frédéric Le Roy, co-dirigeant de la Chaire Coo-Innov, et Emilie Royère, directrice générale du pôle de compétitivité Eurobiomed.
Frédéric Le Roy, co-dirigeant de la Chaire Coo-Innov, et Emilie Royère, directrice générale du pôle de compétitivité Eurobiomed. (Crédits : DR)

Tels qu'ils ont été pensés par l'Etat lors de leur création en 2004, les pôles de compétitivité ont pour ambition d'améliorer la compétitivité de la France grâce au développement de projets d'innovation collaborative. Leurs missions : mettre en relation des organisations publiques et privées, capitaliser sur la proximité géographique en rassemblant les acteurs d'un même territoire, accompagner les entreprises pour le financement de leurs projets innovants et faire rayonner l'innovation française aux niveaux européen et international.

Mais les pôles jouent-ils bien leur rôle de déclencheur et de soutien de l'innovation collaborative ? Pour répondre à cette question, la Chaire Coo-innov* (Coopétition et Ecosystème d'innovation) de la Fondation Université de Montpellier, publie sa seconde étude (après un premier rapport sur l'innovation collaborative dans l'écosystème montpelliérain) : une réflexion sur la structure des projets d'innovation collaborative labellisés par les pôles en s'appuyant sur l'exemple du pôle de compétitivité Eurobiomed.

Eurobiomed, dont le périmètre court sur les régions Occitanie et PACA, accompagne le développement d'innovations répondant aux enjeux de la médecine de demain. Il compte 404 adhérents (dont 336 entreprises) et annonce avoir soutenu 336 projets depuis 2006, soit plus 1,2 milliard d'euros d'investissement, dont 468 millions d'euros d'aides publiques.

Pas d'évaluation ni d'audit

« Les pôles de compétitivité sont issus d'une politique nationale volontariste mais ils n'ont pas réellement fait l'objet d'évaluation, d'audit, raison pour laquelle nous posons la question de savoir s'ils jouent bien leur rôle, indique en préambule Frédéric Le Roy, enseignant à l'Université Montpellier Management, chercheur au sein du laboratoire Montpellier Recherche Management et co-dirigeant de la chaire Coo-Innov. Car deux hypothèses sont possibles : être sur un même territoire peut favoriser la collaboration en raison d'une proximité géographique, ou être sur un même territoire et sur une même thématique de recherche peut faire des acteurs des concurrents, ce qui va les empêcher de vraiment collaborer. »

L'étude réalisée par Coo-Innov porte sur les dernières données consolidées disponibles chez Eurobiomed, en l'occurrence celles de 2019. Essentiellement quantitatives, elles concernent les adhérents du pôle et les projets d'innovation collaborative (issues du Book Projets de R&D 2019). La base de données des projets labellisés par le pôle de compétitivité en 2019 en comprend 56 dans quatre catégories (outils de diagnostic, dispositifs médicaux, santé numérique, et médicaments).

Conclusion globale de l'étude, donnée par Frédéric Le Roy : « Oui, l'analyse de ses membres et de la structure de ses projets montre qu'Eurobiomed favorise l'innovation et la compétitivité de la France grâce à ses projets collaboratifs même si quelques améliorations sont possibles ».

Sur les cinq axes étudiés, le pôle coche en effet favorablement quatre d'entre eux.

« Coo-Innov a réalisé cette étude de manière indépendante et nous n'avons été mis au courant que lorsqu'elle a été terminée, indique Émilie Royère, directrice générale d'Eurobiomed, interrogée par La Tribune. Je suis contente qu'ils se soient saisis de ce sujet. »

Des synergies public/privé réelles

Sur sa mission de rassembler et mettre en relation des organisations variées, l'étude de Coo-Innov indique qu'Eurobiomed remplit bien son rôle de rapprochement entre acteurs publics et privés. Ce qui fait dire à Frédéric Le Roy que « les pôles ne sont pas des coquilles vides ».

En 2019, 80% des projets collaboratifs d'Eurobiomed sont des projets mixtes, et aucun projet n'est 100% privé. 64% des porteurs de projets sont issus d'organisations privées et 34% d'organisations publiques, et l'initiative, le "lead" et la responsabilité du projet restent toujours portés par les entreprises.

Coo-Innov émet toutefois des réserves : « Le pôle laisse un peu de côté les collaborations directes entre entreprises » et « 16% des projets analysés regroupent des grands groupes (ou ETI) et des PME (ou TPE), ce qui est relativement faible [...] Les porteurs de projets sont majoritairement des petites entreprises (36% et 14%) et très peu des grands groupes (7%). Un résultat qui peut paraître contre intuitif étant donné que le grand groupe possède davantage de compétences et d'expérience pour gérer ce type de projet ».

« Les financements publics sont fléchés sur des projets de R&D collaborative ou sur projets mono-partenaire, et l'étude a été menée sur la base des données du Book de projets de R&D collaborative mais nous avons d'autres manières d'accompagner, répond Émilie Royère à Eurobiomed. Nous faisons de la sensibilisation sur les alliances stratégiques inter-entreprises, par exemple avec les grands groupes industriels, ou de l'accompagnement business des entreprises, et ce sont des actions qui ne sont pas comptabilisées dans le Book de projets. »

Quant à la faible présence des grands groupes, la directrice d'Eurobiomed se dit dubitative : « Ce qui compte, c'est d'aider notre territoire à grandir, or je rappelle que ce territoire est constitué essentiellement de TPE-PME, c'est notre ADN. Il pourrait y avoir un intérêt à agir sur les grands groupes mais pas sur la R&D, plutôt pour qu'ils viennent faire des partenariats avec les TPE-PME, et nous avons créé une cellule dédiée il y a deux ans. Je précise aussi que les grands groupes utilisent beaucoup le crédit impôt recherche et qu'ils ont donc moins besoin des pôles. »

Aller chercher les technologies où elles se trouvent

Pour ce qui est de miser sur la proximité géographique et de rassembler les organisations sur un même territoire, là-aussi, Eurobiomed coche positivement la case, même si l'étude semble modérer les résultats : « Dans les 56 projets analysés en 2019, 59% des partenaires sont basés dans le sud et 12 projets (21%) sont réalisés exclusivement entre entreprises du sud, indique l'étude de Coo-Innov. Autrement dit, pour 79% des projets, il y a toujours au moins un partenaire qui n'est pas originaire du sud (le plus souvent originaire du Rhône (69) ou de Paris (75). Ce résultat montre qu'il est difficile pour un projet d'innovation de trouver régionalement l'ensemble des ressources et compétences nécessaires à son développement sans passer par des écosystèmes d'innovation plus importants, tels que les écosystèmes parisiens et lyonnais (notamment avec les pôles Medicen et Lyonbiopôle) ».

« Sur des filières innovantes quelles qu'elles soient, les pôles servent d'articulation entre les niveaux locaux et nationaux et européens, commente Émilie Royère. Donc il est logique qu'on ait des projets qui ne soient pas que régionaux. Nous générons beaucoup de collaboration entre membres du pôle mais on va chercher les technologies où elles se trouvent et on sait aussi mobiliser des structures d'ailleurs. On travaille aussi en réseau avec les autres pôles de compétitivité. »

Pas assez de fonds européens

Les 56 projets labellisés en 2019 ont représenté plus de 360 millions d'euros de budget et ont reçu plus de 150 millions d'euros d'aides publiques, les financements publics représentant ainsi 41% du budget global des projets.  Sur le sujet de l'accompagnement des entreprises pour le financement de leurs projets, il apparaît donc qu'Eurobiomed joue bien un rôle majeur dans la labellisation des projets et l'accès à des financements publics, avec un effet de levier performant.

« Mais parmi les financements accordés, 4% seulement sont des fonds européens, pondère toutefois Frédéric Le Roy. Il ne faudrait pas que la recherche soit franco-française, donc il faut aller chercher plus de partenaires européens. »

Sur ce point, la directrice d'Eurobiomed se dit plutôt d'accord : « L'Europe est une de nos priorités, on sait qu'on peut faire plus. Cela tient surtout au tissu de PME avec lequel on travaille majoritairement, or les programmes européens sont peu ciblés par les TPE-PME, elles préfèrent s'insérer dans des projets montés par d'autres. Et il est vrai que les financements européens nécessitent une certaine technicité, que maîtrisent très bien les entreprises de certains pôles comme Aérospace et sur laquelle il nous faut nous renforcer ».

Retour sur investissement

Le pôle Eurobiomed répond-il aux objectifs d'impact économique attendus d'un pôle de compétitivité ? Selon l'étude, oui : « Grâce aux 56 projets labellisés en 2019, 478 emplois ont été créés ou maintenus et 158 brevets ont été déposés. En moyenne, un projet d'innovation collaborative à Eurobiomed permet la création ou le maintien de 9 emplois et le dépôt de 3 brevets... Sans ces projets, certaines innovations, améliorant le quotidien des patients et des entreprises, ne verraient pas le jour et un nombre important d'emplois seraient supprimés ».

« Ce constat vaut pour les pôles en général, commente Émilie Royère. La politique des pôles est absente des grands discours politique à l'échelle nationale et c'est dommage car nous avons montré que nous étions des structures très agiles, qui coûtent peu cher, avec un retour sur investissement important en emplois, en attractivité des territoires... Eurobiomed a été le plus gros déposant de brevets pendant quelques années, et peut se prévaloir de 800 emplois directs créés par les projets soutenus depuis sa création. »

Enfin, dernier axe étudié : le rayonnement de l'innovation française au niveau européen. Et là, Coo-Innov confirme le rôle du pôle mais avec un bémol : « La stratégie internationale d'Eurobiomed est limitée. Bien que plusieurs projets soient co- labellisés, il semble que cela permette plutôt d'aller chercher des ressources et compétences en France plutôt que de développer des projets à l'échelle européenne ».

Outre le peu de financements européens obtenus, l'étude rappelle que le rapprochement des pôles de compétitivité français accorde une influence plus importante à l'international et indique que seulement 30% des 56 projets labellisés par Eurobiomed en 2019 ont été labellisés par au moins un autre pôle.

« Est-ce faible ou important par rapport à d'autres pôles ?, interroge Emilie Royère. Eurobiomed a toujours été considéré comme un pôle sachant bien collaborer avec les autres, que ce soit les pôles santé mais aussi numérique ou aéronautique... Ce que l'étude ne dit pas, c'est que les écosystèmes d'innovation des pôles, ce sont les autres pôles mais aussi les réseaux d'innovation sur les territoires comme l'agence Ad'Occ, les incubateurs, les clusters, etc., et sur la filière santé, nous sommes très organisés et connectés. »

Quel rôle dans le plan de relance ?

Eurobiomed n'est peut-être pas représentatif de l'ensemble des pôles de compétitivité français, et cette première étude sur leur rôle ne dit pas le rôle qu'a eu le pôle dans le déroulement des projets collaboratifs. Ainsi, Coo-Innov souligne-t-elle que « évaluer uniquement la structure des projets au sein des pôles est insuffisant pour comprendre leur fonctionnement et leur management. D'autres perspectives et notamment une étude qualitative sont nécessaires pour mieux comprendre l'impact du pôle sur les projets d'innovation collaborative ». Une seconde étude qui viendrait « probablement en septembre prochain », selon Frédéric Le Roy.

« Une autre étape sera aussi de voir comment les pôles de compétitivité accompagnent dans le plan de relance », ajoute Émilie Royère.

* La Chaire Coo-innov regroupe une quinzaine d'enseignants-chercheurs et de doctorants appartenant à l'Université de Montpellier (Institut Montpellier Management) et à Montpellier Business School. Son objectif est de favoriser les échanges et la diffusion des connaissances entre les chercheurs, les managers et les étudiants sur la collaboration et la compétition dans les écosystèmes d'innovation.

Cécile Chaigneau

10 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaire 1
à écrit le 03/02/2022 à 8:40
Signaler
Une bonne idée d'article étant donné que l'expertise indépendante est rare alors que vertueuse alors que même si elle dénonce un phénomène le phénomène dénoncé devrait la remercier plutôt que tout ces cabinets de gens aux salaires à 5 chiffres qui ne...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.