Masterclass Éric Dupond-Moretti : "On a consacré l'hypermoralisation"

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Dialogue entre l'avocat E. Dupond-Moretti et J.-C. Gallo (La Tribune), lors de la masterclass organisée le 27 novembre à Montpellier Management
Dialogue entre l'avocat E. Dupond-Moretti et J.-C. Gallo (La Tribune), lors de la masterclass organisée le 27 novembre à Montpellier Management (Crédits : Eric Durand)
L'avocat pénaliste Éric Dupond-Moretti s'est exprimé, lors d'une masterclass organisée par La Tribune le 27 novembre à Montpellier, sur certaines dérives du système judiciaire, en livrant une vision sans fard de son milieu. Face à l'hypermoralisation ambiante, il appelle au respect du droit comme règle de société.

L'amphithéâtre archi comble de l'Institut Montpellier Management a accueilli, le 27 novembre, près de 500 personnes pour la masterclass donnée par Éric Dupont-Moretti, dans un dialogue avec Jean-Claude Gallo, vice-président et directeur général délégué de La Tribune.

Après une introduction de Denis Lafay, conseiller éditorial du groupe La Tribune et coauteur de Le droit d'être libre avec l'avocat pénaliste, ce dernier est d'abord revenu sur l'éveil de sa vocation : "À l'âge de 15 ans, la mort de Christian Ranucci est une affaire qui me bouleverse et qui nourrit mon romantisme morbide d'adolescent. Je ne suis pas issu du sérail juridique, mais je décide de devenir avocat et tout de suite, je pressens que cela revient à être seul contre tous".

La promesse de l'avocat

Au fil des affaires et grâce au nombre record d'acquittements qu'il obtient (plus de 140, dont ceux de Roselyne Godard, Jérôme Cahuzac, Georges Tron, etc.), Éric Dupont-Moretti voit sa médiatisation et sa notoriété exploser. "Je l'assume car j'ai mis trente ans à l'obtenir. Parfois la médiatisation me sert, quand je suis attendu par le jury populaire, mais elle me dessert aussi car certains réduisent mon rôle à de l'esbroufe".

"Il y a toujours une théâtralité dans le métier d'avocat, car comme au théâtre il existe des colonnes, des costumes, etc. Je l'ai toujours revendiqué, or on ne peut pas faire 25 prises comme un acteur, mais une seule. Si ce n'est pas dans la sincérité, cela se voit tout de suite. Par panurgisme journalistique, on m'a donné des surnoms comme "Acquitator". Cela m'inquiète car cela alimente l'idée, chez certains clients, qu'on peut obtenir obligatoirement l'acquittement comme par magie. Or je peux seulement promettre de les défendre. On peut améliorer un mauvais dossier dans une certaine mesure, mais guère plus."

Contre les dérives

Certaines des affaires qu'Éric Dupond-Moretti a gérées, dans un climat social et médiatique parfois lourd, lui ont valu "des milliers de lettres d'injures". Pourtant, il l'admet : en 2017, le procès d'Abdelkader Merah, frère de Mohammed Merah (responsable des tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban, ndlr), reste sa plus belle affaire.

"Je n'ai pas défendu une cause. Je ne suis pas devenu islamiste. J'ai défendu un homme qui disait ne pas être complice des assassinats commis par son frère. Doit-on juger les terroristes présumés différemment des autres accusés ? Mon idée est que ce qui distingue la barbarie de la civilisation, c'est la règle de droit et son application."

Sur ces bases, Éric Dupond-Moretti confesse un certain malaise face à un système qui connaît, selon lui, "beaucoup de dérives". Objets de son courroux : la victimisation de la société ("Avec la pression des médias, des réseaux sociaux, on a créé un univers avec des victimes parées de toutes les vertus. Or c'est une escroquerie de croire qu'on fait son deuil au tribunal : il doit se faire au cimetière. Le corollaire est la déliquescence de la présomption d'innocence en France") - ou encore les dénonciations vues à l'occasion de mouvements comme #BalanceTonPorc ("Il faut bien sûr recueillir la parole des femmes, améliorer l'accueil qui leur est fait dans les commissariats. Mais c'est à la justice et à elle seule de recevoir les dénonciations. Quand elles débouchent sur des procès publics, reçus sans filtre sur les réseaux sociaux, comment un homme accusé à tort pourrait-il se défendre ?").

"On a consacré l'hypermoralisation, le victimaire. Nous vivons dans un système où cohabitent la bien-pensance d'un côté, et le mal absolu de l'autre côté : chacun est sommé de prendre position, et on voit une traduction judiciaire de tout ça."

L'avocat pourrait-il entrer en politique pour tenter de corriger le système ? "Je n'ai aucun goût pour le pouvoir. Je suis un anarchiste épicurien et me confier ces responsabilités, ce serait causer une révolution. En revanche je fais passer des messages : j'écris, je donne des conférences comme celle-ci. Je peux difficilement faire plus."

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Commentaires
a écrit le 29/11/2019 à 10:30 :
Notre société est gangrénée par l'Hyper, hypermoralisation, hypermediatisation, hyperjuridiciarisation, hypercon sommation..cela a commencé avec l' Hypermarché, temple de la consommation...en déclin. Un signe?

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