Éoliennes en Méditerranée : les arguments entendus durant le débat public

Le débat public EOS sur l’opportunité d’implanter des éoliennes en Méditerranée s’est terminé le 31 octobre. Il aura donné la parole à de nombreuses parties prenantes. En attendant le compte-rendu officiel de la commission particulière du débat public, en janvier prochain, La Tribune a choisi d’interroger ceux qui l’ont vécu de l’intérieur : membres de cette commission, pêcheurs, scientifique ou association environnementale. Verbatim.
Cécile Chaigneau

11 mn

Durant trois mois et demi, chacun a pu s'exprimer lors du débat public sur l'opportunité d'implanter des éoliennes flottantes en Méditerranée.
Durant trois mois et demi, chacun a pu s'exprimer lors du débat public sur l'opportunité d'implanter des éoliennes flottantes en Méditerranée. (Crédits : DR)

Le débat public organisé entre le 12 juillet et le 31 octobre 2021 interrogeait l'opportunité d'implanter deux parcs éoliens commerciaux dans le golfe du Lion (entre la frontière espagnole et Fos-sur-Mer) pour 25 à 30 ans, soit une cinquantaine d'éoliennes flottantes chacun. Le projet est porté par le ministère de la Transition écologique et Réseau de Transport d'Électricité (RTE) pour le volet raccordement.

Il a donné la parole à de nombreuses parties prenantes. En attendant le compte-rendu officiel de la commission particulière du débat public, en janvier prochain, La Tribune a interrogé ceux qui l'ont vécu de l'intérieur.

« La litanie : "On va jouer les apprentis-sorciers" »

Martine Bartolomei, membre de la commission particulière du débat public EOS - « J'ai participé au débat public portant sur le projet de création d'un nouveau parc éolien au large de la Normandie (1 GW, entre Cherbourg et Le Tréport, qui s'est terminé en novembre 2020, NDLR), qui a fait l'objet de beaucoup de débats houleux, avec notamment une levée de bouclier des pêcheurs soutenus par les élus. Ce n'est pas le cas en Méditerranée, car le sujet est neuf, on le défriche. (...) Le débat a surtout porté sur l'opportunité du projet et les questions sur la localisation sont venues en dernière instance, alors qu'en Normandie, le débat portait surtout sur la localisation. Autre différence : la technique du flottant qui permet d'être plus loin des côtes. Dans l'imaginaire collectif, les éoliennes en mer, c'est loin, on ne les verra pas. C'est surtout les questions d'impact sur la biodiversité qui posent problème : l'argument des parties prenantes, c'est qu'on ne sait rien, qu'on aurait dû attendre les études d'impacts des fermes-pilotes. La litanie de fond de ce débat, ça a été "on va jouer les apprentis-sorciers" ! Et en face, il y a l'État qui dit qu'il faut aller vite. (...) Un autre sujet qui a été débattu : le rapport public-privé. Qui enrichit-on avec ces éoliennes ? Aura-t-on une électricité moins chère ? C'est un débat public très idéologique, et pour les écolo-décroissants, le débat est une tribune. Enfin, le sujet qui monte et qui n'était pas présent lors du débat en Normandie : la sobriété énergétique, notamment chez les associations écologiques qui prônent d'abord de lutter contre le gaspillage, de réviser nos modes de vie et de consommation. En Occitanie, plus qu'en région PACA, on a vu émerger la question du tourisme, avec des élus qui craignent que les stations balnéaires pâtissent de la présence d'éoliennes en mer. Il est vrai que sur l'étang de Berre, ils ne peuvent pas avancer l'argument du paysage dénaturé... En revanche, en PACA, ce sont les craintes pour les oiseaux, par exemple en Camargue, qui ont été beaucoup exprimées. (...) Les régions Occitanie et PACA sont des territoires de grand chômage, où la dimension économique prend le pas face à une dimension écologique. Mais même si elle était dans l'esprit de tout le monde, elle a été peu évoquée car le débat a été vampirisé par la dimension écologique. »

« La faible mobilisation des élus locaux »

Arthur Launeau, membre de commission particulière du débat public EOS - « On avait l'impression que le sujet énergétique n'intéresserait pas le grand public alors qu'on a observé un véritable appétit pour les questions énergétiques, écologiques, climatiques. Il existe bien une conscience environnementale chez les citoyens qui se sont demandé en quoi ce projet était écologique, compatible avec les objectifs de transition énergétique ? A quoi il servira ? Produire de l'électricité mais pour qui, pour quoi faire, dans quel futur de société ce projet s'intègrerait-il ? Est-ce que ça ne cache pas d'autres projets ? Qu'apporte-t-il au mix énergétique ? (...) Évidemment, le questionnement est fort sur les impacts du projet sur la biodiversité. Et les questions ne sont pas posées de manière naïve, elles traduisent une vraie inquiétude. (...) Le public interroge la temporalité et la logique du projet, notamment le fait qu'on n'attende pas les retours d'expérience des fermes-pilotes et des études environnementales qui sont sensés éclairer le projet industriel. L'État considère qu'il met suffisamment de connaissances pour prendre une décision. C'était un point de tension de majeur dans le débat. Les questionnements n'équivalent pas forcément une opposition à l'éolien, même s'il y a aussi des gens qui manifestent une opposition de principe à l'éolien en mer. Mais il faut que le porteur de projet fasse bien la différence. (...) Le débat a fait émerger une convergence entre pêcheurs et ONG environnementales mais pas pour les mêmes raisons : les premiers au motif de la réduction de leurs zones de pêche dans un contexte de raréfaction de ressources halieutiques, les secondes par inquiétude pour la biodiversité avec non pas une opposition de principe mais une réserve forte. (...) Persiste toutefois une incomplétude des données environnementales, incomplétude qu'on retrouve sur la question économique. Et on a eu une vraie difficulté à éclairer l'argument principal : la contribution du projet à la décarbonation du mix énergétique. Nous avons d'ailleurs saisi la Commission nationale du débat public pour qu'elle lance une expertise complémentaire sur le bilan carbone du projet. (...) Enfin ce qui m'a frappé, c'est la faible mobilisation des élus locaux dans ce débat public et le silence des parlementaires sur ces sujets ! Cela pose la question du lien entre démocratie représentative et démocratie participative. »

« Pourquoi ne pas attendre ? »

Maryse Arditi, membre du bureau de France Nature Environnement Languedoc-Roussillon - « C'était une bonne chose qu'on ait un débat public assez tôt dans le processus et qu'on ait lancé des éoliennes-pilotes. Ils ont demandé de faire une synthèse des études existantes des risques, ce qui permettait d'avoir une sorte de cartographie des zones les plus à risques, mais ces éléments-là ne disent rien du niveau du risque sur certaines espèces, par exemple les grands mammifères marins. Surtout quand on sait que tout le golfe du Lion est en zone Natura 2000... France Nature Environnement n'est pas radicalement contre l'éolien en Méditerranée, car on sait que ce sera nécessaire, mais ans deux à trois ans, on aura les résultats des fermes-pilotes et des études environnementales : pourquoi ne pas attendre ? Notre plus grande inquiétude est peut-être pour les grands mammifères marins et les oiseaux migrateurs dont on ne sait pas où ils passent. Les associations environnementales et les pêcheurs sont d'accord : nous disons qu'il faut éloigner les fermes-pilotes à 40 km au lieu de 20 car cela aura moins d'impact sur les oiseaux marins qui sont plutôt près des côtes, et les pêcheurs disent la même chose car cela impactera moins leurs zones de pêche. Mais encore une fois, sans avoir beaucoup d'informations... Beaucoup de choses vont se jouer sur le cahier des charges : nous avons demandé que la commission spécialisée éolienne du conseil maritime de façade en ait connaissance et qu'elle puisse faire des amendements si nécessaire. »

« Des éoliennes, c'est industrialiser le milieu marin »

Bertrand Wendling, directeur Société coopérative maritime des pêcheurs de Sète (organisation de producteurs Sa.Tho.An) - « Nous comptons une centaine de pêcheurs qui pêchent sur la façade méditerranéenne, de la frontière espagnole jusqu'à frontière italienne en passant par la Corse, avec des métiers côtiers ou du large. Ces éoliennes poseront des problèmes pour l'activité de nos navires et interrogent l'impact environnemental. Durant ce débat public, il y a eu de l'écoute auprès du plus grand nombre. Le seul bémol, c'est que la voix des pêcheurs, qui sont les acteurs principaux de l'espace maritime, devrait être prépondérante en tant qu'usagers de la mer mais ce n'est pas le cas... Les pêcheurs sont opposés à l'implantation d'éoliennes en Méditerranée pour une raison simple : il s'agit d'une forme de privatisation de l'espace maritime et cela signifie des espaces d'activité en moins, des impacts sur l'environnement marin et sur les zones côtières. Et les impacts cumulés ne sont pas mesurés ni mesurables. Nous regrettons qu'on n'attendent pas les retours des fermes-pilotes et des études environnementales. (...) Notre crainte, c'est que sur l'Atlantique, il y a un écart gigantesque entre ce qui était prévu et ce qui est fait. Certains disent que les zones choisies seront des zones de protection supplémentaire. Quand on veut protéger une zone, on n'installe pas des industries ! Or implanter des éoliennes, c'est industrialiser le milieu marin. Même chose pour l'effet récif supposé des flotteurs : protéger un milieu, c'est le laisser exempt de toute construction...  Notre position, c'est de dire qu'on est contre ce projet mais on dit quand même que s'il doit voir le jour, on veut être directement impliqués car c'est un espace maritime qu'on connaît. Et si on n'est pas invités, on s'y invitera ! Aujourd'hui, nous sommes organisés au niveau régional et national via le groupement de pêcheurs et de coopératives qui a été créé pour faire valoir le rôle de la pêche au niveau de Bruxelles. On est fin prêts ! S'il doit y avoir des éoliennes, on dit qu'il faut les mettre là où elles perturbent le moins, c'est à dire les éloigner le plus possible des côtes. Enfin, il faut les installer de manière à permettre aux navires de circuler. (...) C'est vrai que les pêcheurs sont d'accord avec les ONG environnementales, mais en PACA, ils disent que ceux qui les "emmerdent", ce sont les écolos, et en Occitanie, ils disent que ce sont les pêcheurs ! (...) Des indemnités sont prévues par la loi pour le comité régional des pêches et la question des mesures compensatoires et d'accompagnement sont réglementées aussi par la loi. Mais ce n'est pas ce que les pêcheurs veulent, ils veulent juste avoir accès à l'espace maritime et pouvoir continuer à travailler. (...) Si la position des pêcheurs a été moins virulente lors de ce débat public que dans le débat Dieppe-Le Tréport, c'est que là-bas, elles sont en cours d'installation en zone côtière en plein gisement, et qu'ici, on est encore dans le virtuel. »

« Jeter les bases d'un dialogue permanent »

Yves Henocque, ancien écologue marin de l'Ifremer - « C'était très intéressant et original de commencer ce débat public par des marches organisées par le bureau des guides... Il y a eu une vraie volonté de porter le débat dans un maximum d'endroits et auprès d'un public très diversifié. Le problème, c'est que le débat public se fait sur un temps très court. Je milite pour aller au-delà et jeter les bases d'un dialogue permanent entre les acteurs locaux sur la côte à l'échelle des territoires, concernant toute autre initiative maritime. Pour le développement de l'économie bleue, il serait important d'avoir ces lieux de dialogue. (...) Sur l'opportunité du projet, je réponds que pour l'instant, il subsiste un besoin de connaissances terrible, qu'on est vraiment loin du compte. En tant qu'écologue-chercheur, je me félicite de ce qu'un tel projet génère pour la recherche : les chercheurs disent qu'ils n'ont jamais eu les moyens de travailler comme ça à une telle échelle. C'est salutaire. Mais attendons trois ou quatre ans d'avoir les résultats de toutes ces recherches et le retour des fermes-pilotes. (...) La grande question, c'est l'impact sur la biodiversité mais on n'est pas sur de l'éolien posé mais flottant, donc les questions sur l'avifaune, sur le bruit et son influence sur la faune notamment les cétacés, sont mal connues. Tant mieux qu'on se pose ces questions pour les éoliennes mais alors il faut se les poser pour l'ensemble des activités, par exemple celles des grands paquebots qui ont eux aussi un impact en termes de bruit ou de pollution. Saisissons cette opportunité pour mettre en place des habitudes de dialogue. »

Cécile Chaigneau

11 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 2
à écrit le 05/11/2021 à 16:31
Signaler
Merci à votre journaliste, Mme Chaigneau, de nous avoir dressé un portrait plus vrai que nature, de la France de 2021, extraits : - «La litanie: "On va jouer les apprentis-sorciers"» - «La faible mobilisation des élus locaux» - «pourquoi ne pas at...

le 05/11/2021 à 19:01
Signaler
Je m’intéresse (études sur le sujet) à l’éolien marin depuis vingt ans, alors que les grands médias, les politiciens d’alors n’en parlaient pas; je reçois toujours plusieurs articles par jour sur ce sujet.Une anecdote savoureuse pour sourire un peu e...

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.