Crise des composants électroniques : l’inquiétude des entreprises régionales

ENQUÊTE 1/3. La pénurie mondiale de semi-conducteurs continue de perturber la reprise économique mondiale. À Montpellier, Nîmes ou Alès, les dirigeants d’entreprises concernés sont concentrés sur cette quête complexe du composant électronique dont la pénurie freine voire menace leur activité. Et s’inquiètent d’un horizon aux perspectives encore incertaines. Témoignages.
Cécile Chaigneau

10 mn

L'entreprise gardoise 7Tech est spécialisée dans l'ingénierie industrielle, et conçoit et assemble des machines de production, des bancs d'essais ou des prototypes.
L'entreprise gardoise 7Tech est spécialisée dans l'ingénierie industrielle, et conçoit et assemble des machines de production, des bancs d'essais ou des prototypes. (Crédits : 7Tech)

La tension dans la voix des dirigeants d'entreprises confrontés à la pénurie mondiale des composants électroniques est palpable. En Occitanie, comme partout sur la planète, tous sont obnubilés par cette difficulté qui menace de paralyser -ou paralyse déjà- leur activité. L'absence de visibilité sur le terme de cette pénurie, qui intervient dans la foulée de la crise sanitaire du Covid, freine la reprise économique.

De très nombreux domaines d'activité sont touchés en raison de l'usage désormais très fréquent et incontournable des semi-conducteurs.

En Occitanie-Est, de Montpellier à Nîmes en passant par Alès, l'inquiétude et la colère montent chez les dirigeants d'entreprises, piégés par cette carence mondiale. L'entreprise Soledge, basée à Clapiers près de Montpellier, non seulement conçoit et produit des appareils hi-fi de haut-de-gamme et connectés mais propose également ses technologies brevetées aux fabricants d'enceintes et/ou d'électronique grand public.

Parcours du combattant

« Notre technologie hardware a besoin de composants électroniques, pas moins de 200 sur chaque carte électronique ! S'il nous en manque un seul, on ne peut pas faire de carte », explique Maryam Bini, cofondatrice et directrice marketing de Soledge.

Elle ajoute :

« L'an dernier, une usine japonaise a brûlé, nous avons dû changer de référence sur leur composant, et ça nous a pris six mois pour en trouver un autre, redévelopper une nouvelle carte et redessiner les circuits avec les nouveaux composants ! »

Composants non-substituables et délais de livraison surréalistes

La dirigeante est inquiète pour la pérennité de l'activité économique :

« On est sur des délais de 120 semaines sur certains composants, ce qui paralyse complètement notre production. Heureusement, notre bureau d'études continue de travailler, ce qui amortit la chute, mais si on n'avait que l'électronique, on aurait déjà fermé ! ».

Et elle met en garde :

« Nous concevons les prototypes que nous faisons produire chez des prestataires qui, eux, ont déjà mis des gens au chômage technique. Il y a un effet boule de neige : si on arrête, nos prestataires arrêtent ! »

La situation de l'agritech montpelliéraine ITK, qui conçoit des outils d'aide à la décision pour l'agriculture et fait usage de composants électroniques pour ses capteurs fabriqués à Nantes, est également critique.

« Sur certains composants électroniques, on est sur des délais d'un, deux, voire trois ans, souligne Éric Jallas, le président d'ITK. C'est surtout vrai pour les micro-contrôleurs. Or, ce sont des composants spécifiques non substituables... Nous nous fournissons notamment chez STMicroelectronics à Grenoble, mais eux-mêmes font fabriquer les composants partout dans le monde et une large part est réservée par les Chinois. Résultat: on paie certains composants 7 fois le prix ! Ce qui augmente les coûts de 30% alors qu'on est tenus par des contrats et qu'on ne peut pas augmenter nos prix comme ça. Par ailleurs, ça génère un important besoin de fonds de roulement, mais il y a zéro aide pour financer ce surcoût, alors qu'on a bien aidé les cafés pendant le Covid ! »

Les PME dernières servies, avec des délais insupportables

Même son de cloche à Nîmes, chez XAP Technology qui conçoit, fabrique et entretient des équipements électroniques dans le domaine de la compétition automobile essentiellement, mais aussi dans les milieux hostiles. L'entreprise comprend un bureau d'études et une unité de production (14 salariés, entre 1,3 et 1,5 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel).

« Nous utilisons des composants électroniques généraux et quelques spécifiques, indique Jérôme Bousquet, le CEO de XAP Technology. Les fournisseurs servent en priorité les grands donneurs d'ordres comme Peugeot ou Renault, ce qui laisse peu de stock pour les autres et amène à des délais de 12 à 24 mois ! Ça rend la charge insupportable pour les PME, on n'a jamais vu ça ! »

Ses carnets de commandes sont pleins mais l'entreprise ne produit qu'au 1/5e de son niveau habituel. Jérôme Bousquet s'arrache les cheveux :

« Comment faire une prise de commande honnête et s'engager sur un délai ? Nous avons notre propre bureau d'études donc on pourrait changer les cartes, mais ça suppose des process de requalification et de revalidation, et on se heurte à un problème purement économique : quelle trésorerie pour le faire ? Notre taux de renouvellement de produits sera plus long, ce qui nous rend moins pertinents et moins compétitifs par rapport aux Chinois. On fait le dos rond en espérant que ça passe vite. On peut tenir trois ou quatre mois comme ça... »

La pénurie de composants se double d'une pénurie de matières premières

Installée à Deaux près d'Alès (Gard) et spécialisée dans l'ingénierie industrielle pour les secteurs de l'automobile, domotique, aéronautique ou agroalimentaire, 7Tech conçoit et assemble des machines de production, des bancs d'essais ou des prototypes. Elle emploie une dizaine de salariés dans le Gard et une vingtaine sur son site tunisien, pour un chiffre d'affaires de 1,6 million d'euros en 2020 (2 millions en 2019).

« Le gros de notre activité est pour le secteur automobile, par exemple fabriquer des machines pour Valeo, mais nous sommes aussi beaucoup sollicités par des startups qui veulent développer des prototypes de machines spécifiques », précise Christophe Meyrueis, président de 7Tech. « Nous avons donc besoin d'acheter des composants, sur lesquels il y a pénurie, des capteurs, mais aussi des matières premières comme l'aluminium, l'acier, le titane, etc., dont les prix ont fortement augmenté. »

« C'est l'homme qui va compenser la pénurie de matériel ! »

Il ajoute :

« Globalement, aujourd'hui, on est touché de partout ! Aujourd'hui, nous avons instauré, dans nos contrats, des dates de validité de quinze jours au lieu de trois mois jusqu'à présent... Cette situation a des conséquences sur notre rentabilité surtout, et potentiellement sur la trésorerie quand on est en attente de livrer des machines. Nous allons devoir passer du temps pour trouver solutions alternatives, sans savoir comment le financer. Nous discutons avec nos fournisseurs sur les disponibilités de composants, on peut imaginer faire une double ou une triple conception pour avoir plusieurs options de composants. C'est la raison pour laquelle nous ne mettons personne au chômage technique : c'est l'homme qui va compenser la pénurie de matériel ! »

60 semaines de délais

La startup montpelliéraine Koovea (25 salariés, 2 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2021) a conçu un service connecté de suivi des températures dans le transport et le stockage de produits thermosensibles des secteurs de la santé ou de l'agroalimentaire.

« Nous faisons nos propres capteurs et, depuis le début d'année, on se prend la crise des composants électroniques de plein fouet, témoigne Adrien Content, CEO de Koovea. Nous vivons un paradoxe : l'activité de Koovea est boostée par la crise sanitaire, mais pénalisée par cette pénurie de composants. Nous en utilisons une centaine sur notre carte, et il faut compter de un à trois mois pour se les procurer en temps normal, majoritairement en Chine. Aujourd'hui, on est passé à 60 semaines ! Nous avions passé des commandes avant la crise, donc ça nous a un peu aidés, mais, aujourd'hui, on passe notre temps avec les revendeurs. Nos clients ont besoin de nos produits pour faire des transports de santé, nous sommes donc prioritaires sur les livraisons et nous parvenons à peu près à trouver les composants. Mais c'est une boîte noire, on ne sait pas comment les fournisseurs définissent leurs priorités. »

Trois mois de visibilité

Chez T.zic, startup montpelliéraine qui développe un dispositif de désinfection instantanée de l'eau par Led-UV, Thomas Séchaud, cofondateur et président, explique recourir aux composants électroniques pour générer la désinfection :

« Le cœur de notre produit est une carte électronique. Nous utilisons donc des composants très spécifiques et des composants classiques. Pour l'instant, nous naviguons entre les gouttes mais ça nous coûte plus cher et nous devons bloquer de la trésorerie pour sécuriser les approvisionnements ou financer le design s'il faut changer de composant. Nous avons de la visibilité pour les trois prochains mois mais, après, ça pourrait devenir compliqué. Ce qui nous inquiète, c'est que nous devons finaliser les développements en cours pour s'adapter au marché en 2022, et cette pénurie est un vrai frein. »

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1/ Un enjeu décisif, édito

Métaux : la bataille à ne pas perdre pour l'Occident

Les 10 métaux stratégiques pour la transition énergétique

Entretien avec le professeur Philippe Chalmin

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3/ Les Etats-Unis en quête d'autonomie relance le secteur

4/ L'Europe voit son avenir industriel dans le recyclage et les mines

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6/ Semi-conducteurs : le risque de pénurie des... métaux

Cécile Chaigneau

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